Une explosion de bruit, brutale et déchirante. Voilà ce qui m’arrache à mon coma, faisant résonner au fond de mon crâne les vibrations de milliers de marteaux écrasés avec une rage féroce sur une enclume aux proportions colossales.
La douleur est telle quand j’ouvre les yeux que je manque défaillir, mais je me ressaisis et tente de comprendre ce qui se passe. Heure, lieu, système solaire, rien ne me semble intelligible.
Je finis néanmoins par assimiler les faits: le gérant de l’auberge de jeunesse est rentré dans notre chambre, a ouvert volets et fenêtre et tente désespérément de nous transmettre un message.
Est-il seulement conscient de notre état végétatif et de notre déshydratation en phase avancée?
Les bribes de phrases que j’attrape au vol dansent sous mes yeux un ballet hésitant et tentent d’en faire jaillir un sens, un concept, n’importe quoi qui me donne une raison valable de ne pas démembrer l’intrus sans autre forme de procès.
“…or I charge you another night”, finis-je par décrypter. C’est toi la nuit supplémentaire est la première pensée qui me traverse l’esprit, déclenchant au passage une nouvelle fission cérébrale qui m’arrache un gémissement de chiot constipé.
Je comprends néanmoins vaguement que notre pronostic vital est engagé: soit nous comprenons ce que nous veut ce volubile oriental, soit nous sombrons irrémédiablement dans les méandres d’un sommeil dont l’alcool a depuis longtemps purgé toute vertu curative.
“Keys… Keys…”, l’entends-je couiner. Un éclair brille dans la nuit. Les morceaux du puzzle s’assemblent. Je sens mes neurones se désagréger au fur et à mesure que la réalité se cristallise devant moi dans toute son horreur, aussi nette qu’un rail de coke sous un microscope.
Nous sommes en retard pour libérer la chambre. Le farfadet démoniaque nous informe qu’il devra bientôt nous facturer une nuit supplémentaire si nous sommes encore là, et il veut savoir où est la clé de la chambre.
Le grand sablier de l’Histoire suspend son vol un court instant, suffisamment longtemps toutefois pour que j’aperçoive à mes pieds le gouffre abyssal qui guette chaque touriste ivre mort ne sachant pas comment il a réintégré sa chambre la veille.
Les yeux encore bouffis et l’haleine fétide, je tâtonne pitoyablement jusqu’à attraper miraculeusement mon pantalon. Je fouille toutes mes poches, lève un regard bovin sur notre hôte mais ne parvient pas à articuler un mot: mes lèvres sont collées à mes dents, ma langue à mon palais.
Heureusement, Michael réagit avant que la situation ne devienne critique. Il a retrouvé les clés et , par un prodige qui m’échappe totalement, communique avec l’ennemi de façon presque rationnelle: nous avons 30 minutes.
Par chance – et en raison de la taille de la pièce, nous n’avons pas défait nos valises la veille. Jack se trouve dans son lit, et je me demande comment il a bien pu retrouver son chemin tout seul – l’essentiel est qu’il l’ait fait. En revanche, il n’a même pas enlevé ses fringues.
J’ignore qui est le plus mal des trois, mais nous devons former une belle brochette de bourrés. C’est en titubant et en gémissant que nous tentons de surmonter cette terrible épreuve, les membres lourds et l’esprit dans le brouillard.
Des cachets sont avalés, des questions posées, le tout à un rythme désespérant de lenteur. Les gorgées sont douloureuses, les réponses vont de vagues à inutilisables et la menace du sablier plane toujours sur nos gueules de bois.
Une fois la porte de la chambre refermée derrière nous, le pire nous attend: quatre étages à descendre, bagages en main, par un escalier dont l’étroitesse et la raideur ne sont pas sans m’évoquer tout le charme du passage de Cirith Ungol.
Nous parvenons péniblement à quitter l’auberge et prenons un taxi jusqu’à la gare. C’est à nouveau en Shinkansen que nous allons voyager jusqu’à Osaka, où nous allons passer deux nuits.
En arrivant à la gare, nous nous installons sur une terrasse en attendant l’heure du départ. Café, jus de fruits, croissant, tout y passe mais ne contribue guère à améliorer notre situation: taux d’alcoolémie encore désespérément létal.
Nous sommes régulièrement pris de fous rires typiques des lendemains de cuite, mais ils sont presque douloureux tant nous sommes fébriles. S’asseoir dans le train est une véritable délivrance et nous sombrons en moins d’une minute – même moi.
Le trajet jusqu’à Osaka est si court que nous ratons presque l’arrêt. C’est une nouvelle fois en taxi que nous gagnons l’auberge, bien conscients que toute tentative de s’en sortir par nos propres moyens serait inexorablement vouée à l’échec.
Elle appartient à la même chaîne que la précédente mais a carrément plus de gueule. En revanche, l’escalier est toujours étroit et nous sommes cette fois-ci au 5ème étage. De plus en plus difficile.
La chambre est plus grande et plus confortable, avec de vrais lits cette fois. N’ayant pas l’intention de faire des folies le soir même, nous prenons notre temps pour nous installer et nous rafraîchir.
Nous commençons progressivement à reprendre visage humain, mais Michael et Jack décident malgré tout de s’accorder une heure de sieste. N’ayant bien sûr pas sommeil, je m’installe dans la salle commune pour bouquiner en sifflant des bières.
C’est d’ailleurs durant ce séjour que j’ai enfin compris pourquoi la bière est si efficace contre la gueule de bois: cette dernière n’est rien d’autre qu’un symptôme du manque. Il est donc normal que la ré-injection d’alcool dans l’organisme ait un effet apaisant.
Entre parenthèses, je trouve assez flipant de pouvoir induire des symptômes de sevrage en l’espace d’une soirée. Il faut pourtant bien admettre qu’hier soir, on n’y est pas allés avec le dos de la canette.
En début de soirée, nous prenons l’apéro sur le toit de l’immeuble. Nous sommes entourés par d’imposants buildings dont les éclairages subtils et harmonieux semblent défier le rideau de nuit qui s’abat hélas si tôt sur le pays du Soleil Levant.
Nous sortons manger un morceau. L’auberge est située dans une étroite rue piétonne, le long de laquelle on aperçoit à intervalle régulier les tables d’innombrables diseuses de bonne aventure – du moins y ressemblent-elles.
C’est vraiment un étrange spectacle que ces femmes installées en pleine rue, éclairées à la bougie, entourées d’une masse d’objets hétéroclites et donnant des consultations dont la nature précise nous échappe à tout passant désireux de solliciter leurs services.
Profitant de la douceur de l’air et du calme ambiant, nous marchons lentement en quête d’un restaurant. Nous jetons notre dévolu sur une sorte de restaurant italien, motivés par la perspective de faire un break avec la bouffe locale.
L’établissement est assez classe et imprégné d’une ambiance chaleureuse. Des spaghetti carbonara divins et une bonne bouteille de rouge font l’effet d’un baume magique sur nos organismes encore endoloris par les agapes de la veille.
Nous ne faisons pas les malins pour autant et, une fois la note réglée, reprenons le chemin de l’auberge. Nous ne restons pas longtemps ici et voulons profiter de la ville autant que possible, ce qui passe par une bonne nuit de sommeil.
Le samedi 24 au matin, nous prenons la route de Nara. Le lieu est réputé pour son temple gigantesque abritant une colossale statue de Bouddha en or, mais encore plus pour ses biches – vous avez bien lu: ses biches.
Elles sont en effet des dizaines, peut-être des centaines à se balader sur les quelques kilomètres carré composant le site de Nara, transformant le sol en champ de mines et posant avec complaisance dans le cadre d’interminables séances photos.
Loin d’être farouches, elles ont plutôt tendance à déployer d’habiles stratégies de groupe pour soustraire aux touristes attendris tout ce qui, de près ou de loin, a l’air comestible. Parfois, un mâle aux cornes coupées s’adresse à ses congénères dans un couinement ridiculement aigu.
La visite du temple est réellement impressionnante, l’intérêt du reste du site étant plus limité. En début d’après-midi, nous contemplons Osaka depuis la plus haute grande roue du monde, affichant fièrement 112,50 mètres à son sommet.
Sous nos yeux s’étend la ville entière, en partie construite sur des zones volées à la mer. Un impressionnant réseau de routes et de spectaculaires ponts suspendus la sillonne en tous sens, dans un inextricable enchevêtrement de nœuds digne d’un anaconda sous LSD.
Une fois redescendus, nous allons visiter l’aquarium juste à côté. J’ai beau ne pas être fan du spectacle de ces animaux enfermés, je n’ai pas pu m’empêcher de m’émerveiller devant les requins-baleine et la raie manta. Pour le reste, aquarium standard si j’ose dire.
Le temps d’effectuer notre traditionnel passage à l’hôtel et nous ressortons, direction le quartier chaud de la ville: Namba.
Le spectacle est hallucinant. Tout le quartier regorge de boutiques de luxe, de belles bagnoles et de Japonais friqués – on nage en pleine Genève sous occupation nipponne. Nous nous engouffrons dans la rue principale, où l’animation atteint des proportions bestiales.
La foule est à couper au couteau. Le concert de sons et de lumières si typique des quartiers chauds au Japon atteint ici des sommets insoupçonnés. Il y a en effet tant de restaurants et de boutiques que l’on ne parvient plus à les distinguer.
Incapable de gérer un tel afflux de stimulations sensorielles, le cerveau les traite toutes simultanément. L’environnement se mue ainsi en une masse homogène et compacte rendant toute prise de décision impossible et décuplant l’inertie pourtant négligeable de notre petit groupe.
Nous atterrissons enfin dans un bar à sushi, dans lequel j’obtiens le respectable score de 20 assiettes – 2 pièces par assiette. La digestion ne contribue pas vraiment à la maîtrise de la fournaise de Namba, mais nous tentons quand même de trouver un bar où poursuivre la soirée.
Ici aussi, le racolage bat son plein. C’est ainsi que nous nous retrouvons à suivre un black dans un de ces girls’ bar où, moyennant 50 balles d’entrée, nous pourrons boire à volonté. Vu notre descente, ça se refuse difficilement.
Après une heure inégalement agitée, nous rentrons à l’hôtel et buvons une dernière bière sur le toit. Nous sommes heureux, profondément et sincèrement heureux, et je crois que ça se lit sur notre être tout entier.
Je me sens rajeunir seconde après seconde, et la bougie de mon existence semble se rallonger silencieusement.