Cela commence par la vue. Autour de moi, les effets de lumière dans les feuillages prennent des dimensions cosmiques. J’ai l’impression de voir les arbres avancer et se déplacer autour du dance floor, qui a lui-même pris une tournure radicalement différente.
Maintenant que la nuit est totalement tombée, la noirceur environnante a pris une consistance bien plus épaisse malgré l’éclat de la lune. Les éclairages, les décorations et les UV n’en brillent donc que plus intensément.
Les couleurs m’apparaissent si vives que je dois par moments plisser les yeux. La fine structure métallique délimitant le dance floor prend des allures de porte dimensionnelle, et chaque scène que mon oeil capte semble se dérouler à une vitesse supersonique.
J’ignore à quel moment je ferme les yeux pour la première fois. Ce que je sais en revanche, c’est que par trois fois il me faut les rouvrir d’urgence pour éviter la chute: je suis parti si loin que j’en ai fini par oublier ma présence physique.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, mon ouïe a cristallisé ma concentration avec une telle intensité que mon esprit a abandonné mon corps. Comme en proie à une NDE, j’ai eu la sensation de vivre une dissociation totale de mon âme et de son enveloppe.
Fascinant.
Chaque fois que je rouvre les yeux, j’ai l’impression de redécouvrir la scène. Cachée dans son écrin de verdure, elle illumine le silence d’un kaléidoscope de couleurs au sein duquel le rouge, le violet et le bleu se taillent la part du lion.
Au-dessus du DJ, une sphère d’un orange électrique et sillonnée d’éclairs bleuâtres m’évoque instinctivement la formation de l’univers, et cette soirée prend soudainement l’allure d’un formidable retour aux sources.
Conscient que j’évolue en plein délire d’acide, je ne peux néanmoins m’empêcher d’avoir furtivement à l’esprit l’image d’une communion entre l’homme et la nature, communion au sein de laquelle l’un n’aurait pas à se développer au détriment de l’autre.
Je referme les yeux aussi rapidement que je les ai ouverts. J’ai conscience – et c’est une grande première – que je fonctionne au ralenti, pris dans une bulle.
Mes pieds se sont enracinés dans le sol et je ne fais que plier légèrement les genoux. Mes mains sont placées à hauteur de mes hanches, à une vingtaine de centimètres du corps. A plat, paumes vers le bas, je les agite doucement l’une après l’autre d’avant en arrière.
Ma tête dodeline légèrement, et un sourire de requin blanc me traverse le visage d’une oreille à l’autre. Je ne sais ni où je me trouve, ni s’il y a du monde autour de moi.
En proie à une certaine forme de léthargie, il ne me vient à aucun moment l’envie de taper du pied: ce soir, pour la première fois, tout se passe dans la tête. Moi qui tuerait pour danser, j’ai vécu des orgasmes multiples au milieu d’une clairière grâce à ma seule ouïe.
Fascinant.
Loin de moi l’idée de faire des comparaisons déplacées, mais à certains moments, Psyberpunk m’a tout simplement rappelé Hallucinogen. Je sais que j’ai écouté les deux sets sous acide, mais la comparaison ne tient pas à ça.
En un sens c’est facile de faire du bruit. Balancer des grosses basses en continu avec deux trois ralentissements pour permettre les montées me semble à la portée de n’importe quel DJ – c’est d’ailleurs le reproche que je fais à de nombreux DJs que j’ai eu l’occasion d’écouter ces 18 derniers mois.
Créer, en revanche, ça c’est difficile. Rechercher, explorer, innover sont autant de qualités dont tout le monde ne peut pas se vanter. Avant la teuf, Psyberpunk avait dit à Papy qu’il comptait profiter de son set pour explorer quelques recoins exotiques de la psy.
A mes oreilles, il a tenu parole.
Sa prestation me catapulte à l’autre bout de la galaxie. Je tends mon être tout entier vers ce son dont j’ai l’impression de discerner les moindres variations, les plus fines subtilités.
Je suis loin du floor, mais j’ai l’impression de voir Psyberpunk penché sur sa table. Ses doigts naviguent entre les boutons, caressant le matériel et manipulant les disques avec toute l’assurance et la fluidité d’un habitué des platines.
A l’image d’Hallucinogen, l’emprise de Psyberpunk sur son public est phénoménale. Le floor qui bouillonnait il y a une seconde se retrouve soudainement plongé dans le même silence que celui provoqué par le Maître à Ozora.
Par ses seules variations de rythmes et de sonorités, Psyberpunk ensorcelle tout ce qui se trouve à portée de platine et guide les mouvements des chéper comme un marionnettiste dans son théâtre.
Lui qui distille d’habitude du son qui cogne, je le découvre toutefois ce soir dans un registre totalement différent – le seul mot qui me vient à l’esprit est aérien mais je me trouve bien loin de la vérité.
Psyberpunk enveloppe le floor d’une aura tiède et rassurante, ses notes reflétant presque la lueur vespérale tombant de la lune brillant désormais haut dans le ciel. Derrière lui, les arbres poursuivent leur danse lancinante.
Lors de l’un de mes sporadiques retours à la surface, je réalise que Gilles a déclaré forfait et est probablement parti roupiller, terrassé qu’il doit être par la perche.
Un peu plus tard, Monique et Papy effectuent un passage par la voiture auquel je refuse de me joindre – quel scoop.
Psyberpunk s’arrête peu après, ce qui me désole mais a au moins le mérite de me faire redescendre d’un cran. Papy et Monique reviennent pour constater que c’est désormais Aragorn qui joue, et nous continuons à danser.
Je traverse alors un passage assez flou. J’ignore totalement l’heure qu’il est, tout comme j’ignore quand et combien de fois nous repassons à la voiture.
Toujours est-il qu’au cours d’un de ces passages, c’est au tour de Papy de s’installer dans la voiture pour y piquer un somme. Gilles comate sous une couverture au point de refuser de nous préparer des traits. Tu me déçois Gilles, tu seras privé d’after à Lausanne.
Monique m’entraîne alors dans une balade sur le plateau. Elle vient d’y passer une bonne vingtaine de minutes alors qu’elle était simplement partie pisser, ce qui m’a mis dans tous mes états: quand Papy pionce, c’est moi qui suis responsable de sa blonde.
Bref, une fois la panique passée, je remonte avec elle le chemin que nous avons emprunté en fin d’après-midi. Je ne la remercierai jamais assez pour cette escapade sortie tout droit d’un conte de fées.
Le vent est désormais complètement tombé et la température est presque agréable tant nous sommes couverts.
Nous marchons lentement à travers les vaches et les derniers fragments de colline avant d’arriver sur le plateau, où nous attend une scène d’une beauté surnaturelle.
La lune illumine le paysage d’un éclat exceptionnel, occultant jusqu’à la présence des étoiles dans un ciel pourtant vierge de tout nuage sur lequel se détache l’ombre massive et imposante des montagnes.
Ici aussi, les arbres dansent. Leurs feuilles semblent tout à tour se tendre vers nous et se rétracter, créant une impression de mouvement qui tranche avec l’extraordinaire quiétude des lieux.
Monique me confirme qu’elle aussi les voit bouger, ce qui a pour effet de me réconforter un peu.
Nous restons là, debout, le nez en l’air et les yeux dans l’infini, incapables de formuler autre chose qu’un c’est juste hal-lu-ci-nant. Les minutes défilent tandis que la lune poursuit sa course loin là-haut, alors que du floor nous parviennent les embruns enivrants d’un océan de good vibes.
Retrouvant brusquement le sens des priorités, Monique s’assied sur un énorme tronc d’arbre abattu pour rouler un pet. Je salue d’autant plus l’initiative que j’aurais toutes les peines du monde à m’acquitter d’une tâche pareille.
Alors que nous savourons ce pet, toujours scotchés par le spectacle, Monique se sans prise d’une irrésistible envie d’escalader la colline qui se trouve face à nous. La vue doit être magnifique là-bas. Ben oui, mais c’est loin.
Qu’importe, je m’élance dans son sillage sur une pente dont l’inclinaison me semble bien dangereuse pour des psychotropivores tels que nous. Sans compter l’humidité rendant l’herbe glissante, les trous et les probables bouses des résidents habituels.
Je souffre tellement durant l’ascension que j’en délaisse le pet. Je focalise toute mon attention sur la silhouette de Monique qui gravit la colline avec l’aisance d’un bouquetin sous EPO. T’es flipante parfois Monique.
Une fois arrivés, je reprends péniblement mon souffle. Je réalise toutefois rapidement que le jeu en valait la chandelle: le spectacle est encore plus impressionnant vu d’ici, et nous nous abîmons une nouvelle fois dans la contemplation muette de la nature dans toute sa splendeur.
J’ignore combien de temps nous restons là-haut, mais je penche pour une bonne heure et demie. En effet, quand nous reprenons le chemin de la voiture et pour notre plus grand enchantement, le soleil amorce son réveil, modifiant totalement le paysage.
Le ciel s’éclaircit rapidement à l’est et commence délicatement à se parer de couleurs.
C’est encore fugace, à peine perceptible, mais pour nous qui nous recueillons en ces lieux depuis maintenant un bon moment, chaque changement dans l’atmosphère est comme une fulgurante injection sensorielle.
Le rêve se prolonge ainsi quelques minutes. Dans la voiture, nous trouvons Papy et Gilles profondément endormis et décidons de ne pas les réveiller.
Alors que je m’apprête à m’installer à l’arrière pour souffler un peu, Monique propose de retourner sur le floor.
Je commence à être perclus de crampes et me vois difficilement retourner là-bas. Seulement, laisser Monique partir toute seule n’est même pas une option – j’ai une totale confiance en elle mais je sais que Papy est très protecteur, et je respecte ça.
Nous retournons donc danser un moment. Moi qui me vante souvent de ma résistance, je suis littéralement bluffé par Monique: alors que je peine sur le floor, elle semble en pleine forme et danse avec une énergie que peu de gens égalent autour de nous.
A bout de forces, je finis néanmoins par jeter l’éponge. Toujours bonne joueuse, elle ne discute même pas et reprend avec moi le chemin de la voiture. Il fait de plus en plus jour.
Je m’installe dans la voiture alors que Papy se réveille en douceur. Il part fumer un pet vers le floor avec Monique alors que je tente de reposer mes jambes auprès d’un Gilles plus comateux que jamais.
Vers 7h du matin, nous nous retrouvons enfin tous les 4 à la voiture, et réveillés. Gilles serait prêt à tuer pour un lit et fait donc le forcing pour rentrer, se proposant pour conduire.
Il faut dire qu’il n’a pas pris d’acide, a dormi plus de 3 heures et est certainement notre meilleur homme à ce moment-là.
Seulement, pour partir, il faut faire descendre Monique. Elle est montée sur un talus et profite du soleil qui l’éclaire à présent de ces doux rayons matinaux.
Elle aussi rayonne sous son chapeau qu’elle refuse désormais de quitter, et il me suffit de la regarder pour comprendre à quel point elle savoure cet instant. T’es une artiste Monique, je te le dis.
Elle finit néanmoins par nous rejoindre dans la voiture. Après des débuts un peu chaotiques et, avouons-le, fort peu rassurants, Gilles finit par s’extirper du bas-côté et entame le trajet du retour.
Alors que beaucoup dormiraient à notre place – et par nous je parle des passagers, nous sommes on ne peut plus réveillés et ponctuons chaque mouvement de commentaires constructifs tels que attention, roule moins vite, fais gaffe et putain y a les flics.
J’imagine que cela témoigne de la confiance toute relative que nous avons en Gilles à ce moment-là, mais que les choses soient bien claires: à aucun moment il n’a commis d’erreur ni mis nos vies en danger.
Seulement, quand on est encore chéper à ce point, tout va trop vite. Dans certains cas – le mien notamment, on est également assez enclin à développer des tendances paranoïaques dès lors que l’on se trouve dans une situation que l’on ne contrôle pas.
A l’arrière d’une voiture par exemple.
Quoi qu’il en soit, Gilles nous ramène à bon port sans le moindre faux pas. Il doit être environ 8h du matin et nous faisons certainement peur à voir – c’est du moins la conclusion que je tire de la tête absolument cataclysmique de Papy.
Alors qu’il s’allonge sur le canapé et que Gilles se précipite dans son lit, je procède à une rapide évaluation de ma personne: suis-je capable d’effectuer en moto les quelques kilomètres qui me ramèneront chez moi sans m’encastrer dans une caissette à journaux au premier virage?
En toute honnêteté, je pense que la réponse est non, raison pour laquelle j’attrape mon casque et mon sac, fait la bise à Papy et Monique en les remerciant pour la qualité de cette soirée, puis reprend le chemin de la rue et de ma petite Yamaha.
Je sais que ce n’est pas raisonnable, mais l’attrait d’une douche et de mon lit me poussent à atténuer les risques que je prends: je suis bien crevé mais j’ai eu le temps de redescendre et je connais le trajet par coeur.
J’enfourche donc mon fidèle destrier et me mets en route. Sans aller jusqu’à dire que je suis fébrile, je me suis déjà senti plus à l’aise. Je roule malgré tout bien droit et largement en-dessous des limites de vitesse, en espérant que cela n’attire pas l’attention.
Au premier virage, je réalise qu’à cette heure-ci je vais faire le trajet avec le soleil dans la gueule. Ma foi, il ne tape pas trop fort et la route est quasiment déserte. Pas de quoi paniquer.
Alors que suis arrêté à un feu rouge, un motard s’approche de moi en relevant sa visière et s’adresse à moi en anglais. Il cherche à rejoindre Annecy, nous sommes sur le pont du Mont-Blanc; distance d’un point à l’autre, 51 kilomètres.
Mon pote, t’es pas tombé sur le mec le plus utile de la place.
Je tente tant bien que mal du lui expliquer quels panneaux il doit suivre, mais mon anglais d’habitude si fluide se révèle catastrophique. Je bute sur chaque mot et bafouille mais parviens finalement à me faire comprendre – je crois.
En arrivant chez moi et en me regardant dans le miroir de la salle de bains, je ne peux m’empêcher d’éprouver un léger frisson rétro-actif: mes yeux sont explosés – j’ai porté des lentilles censées réagir aux UV toute la nuit – et la taille de mes pupilles fait planer de sérieux doutes sur ma capacité à m’endormir rapidement.
Je prends une douche glacée, hésite à en fumer un dernier mais renonce puis me mets au lit en poussant un long soupir de contentement: je rêve d’allonger mes jambes depuis un temps qui m’a paru interminable.
Pendant de longues heures, je suis incapable de trouver le sommeil. Tantôt suant, tantôt grelottant, je ne cesse de me retourner dans l’espoir de trouver la position qui me conviendra, sans succès: les effets du mélange explosif de la soirée ne se sont pas encore dissipés.
Qu’importe, je profite de ce temps pour me repasser inlassablement le film de la soirée.
Une nouvelle soirée mémorable partagée par des gens ayant en commun l’amour de la liberté, de la musique et de l’évasion.
Une nouvelle soirée hors du temps et de l’espace faite de voyages spirituels, d’amitié et d’insouciance.
Une nouvelle soirée de son et de lumières au sein d’un sanctuaire de verdure, un tsunami sensoriel laissant dans son sillage le goût unique et enivrant que seul peut procurer cet univers de la psytrance depuis longtemps affranchi de toute contrainte.
Merci les Técol pour cette soirée magique, et surtout remettez ça l’année prochaine. Siouplé.
