Lost: une analyse alternative
A moins que vous n’ayez passé ces dernières années au fin fond d’une cave ou que vous n’habitiez à Marly-Gomont, vous avez certainement entendu parler de l’une des séries américaines les plus populaires jamais diffusées: Lost – Les Disparus en France, et Perdus au Québec, une région qui ne cessera décidément jamais de m’émerveiller.
Lancée en 2004, la série provoque rapidement un raz-de-marée planétaire qui durera jusqu’au dénouement en 2010. Pendant six ans et autant de saisons, chaque épisode sera religieusement suivi par des millions de téléspectateurs hystériques et par de très nombreux consommateurs de LSD, enchantés de voir enfin percer un producteur issu de leurs rangs.
Aussi confuse qu’une interview de Jean-Claude Vandamme et aussi kitch que la fin d’un épisode de Star Wars, la conclusion de Lost divise si profondément ses fans qu’on en vient immanquablement à se demander si quelqu’un l’a réellement comprise – scénaristes et réalisateurs inclus.
D’un côté, ceux qui crient au génie. Dotés d’une forte propension à prétendre qu’ils avaient tout compris depuis la 3ème saison déjà, ils tentent inlassablement d’expliquer à leurs adversaires qu’ils ne sont qu’une poignée de bourrins obtus et arriérés qu’une carence chronique en spiritualité empêche d’appréhender la splendeur mystico-symbolique de ce dernier épisode.
De l’autre, ceux qui s’estiment floués. Faisant montre d’un vocabulaire plus cru et direct que leurs opposants, ils rivalisent de superlatifs d’une surprenante créativité pour exprimer le profond sentiment d’inachevé que leur laisse cette conclusion, réclamant à corps et à cris les 6 années qu’ils estiment avoir perdues et une ébauche de réponse aux 384 questions que la conclusion laisse selon eux sans réponse.
Un fascinant débat qui en dit long sur les priorités de millions d’individus ayant décidément beaucoup trop de temps libre à disposition, au risque d’occulter une vérité pourtant fondamentale: les scénaristes savaient pertinemment où ils allaient dès le premier épisode. C’est pourquoi ils ont décidé de donner à cette série un nom qui refléterait non seulement son contenu, mais également son impact sur l’audimat.
Ayant récemment regardé l’intégralité des six saisons pour la seconde fois, et malgré le nombre d’analyses détaillées qui ont déjà été publiées en ligne sur le sujet, j’ai finalement décidé de livrer ici mes propres conclusions sur ce phénomène dont on ne mesurera probablement pas les conséquences avant des décennies.
Soucieux d’apporter au débat un éclairage nouveau, j’ai toutefois opté pour un angle d’attaque bien différent de ce qui a été fait jusqu’à présent, me concentrant sur les fils conducteurs qui sous-tendent l’intégralité de l’intrigue au lieu de me borner à analyser pour la millième fois l’un ou l’autre des éléments spécifiques qui ont fait de cette série l’inextricable sac de noeuds qu’elle demeurera jusqu’à l’avènement planétaire des concierges birmans.
J’ai donc le grand plaisir de vous présenter ici les 5 points que tout néophyte devrait connaître sur Lost avant de se lancer dans l’aventure. Une sorte de mode d’emploi pour les nuls qui – je l’espère – contribuera à diminuer le niveau de frustration de ceux qui ont la chance d’avoir une vie suffisamment normale pour ne pas encore avoir vu la série.
1. Dans Lost, ne pas répondre à une question par une autre question est considéré comme totalement has been.
Ca peut paraître surprenant de prime abord, et en un sens ça l’est, mais il s’agit d’une vérité que je mets quiconque au défi de challenger. Dans un premier temps, on n’y prête pas réellement attention, ou alors on se dit que cela ne fait après tout que rajouter une touche de mystère. Puis vient le temps du doute.
En effet, tôt ou tard survient le moment fatidique à partir duquel on ne peut s’empêcher d’être gagné par un certain scepticisme. Les protagonistes étaient-ils déjà incapables de répondre normalement avant d’arriver sur l’île, ou s’agit-il d’un effet pervers du crash sur lequel les plus pointilleux des analystes seraient passés trop vite?
Appliqué à des scènes de la vie quotidienne, ce schéma récurrent et au bout du compte assez oppressant donnerait lieu à des situations dont on ne saurait suffisamment souligner l’absurdité:
Jack to Locke: did you sleep well last night?
Locke to Jack: did you?
Sawyer to Kate: can you pass me the water?
Kate to Sawyer: why would I do that?
Jack to Kate? do you have the time?
Kate to Jack: why do you wanna know?
Plutôt gonflant non?
Chaque contre-question est naturellement accompagnée d’un air hautement suspicieux qui démontre que pour tous les rescapés du crash, un type qui pose une question projette forcément de massacrer les autres ou – pire encore – de leur mettre le petit doigt dans une bouteille d’eau pendant leur sommeil.
2. Dans Lost, le fait que toute personne s’aventurant dans la jungle finisse une fois sur deux par être enlevée, attaquée ou victime d’un phénomène paranormal ne constitue nullement une raison de ne pas s’y aventurer tout le temps, tout seul et pour n’importe quoi.
Une chose que l’on ne mentionne pas assez quand on parle de Lost, c’est qu’il s’agit d’une série réservée aux amoureux de la nature. Si vous supportez difficilement la vue d’une ou plusieurs personnes se baladant sous les arbres pendant d’interminables heures, il y a fort à parier que vous ferez une méchante crise de nerfs avant la fin de la première saison.
On estime en effet que si le scénario était amputé de la moitié des scènes champêtres au cours desquelles il ne se passe rien, les scénaristes auraient réussi à boucler l’intrigue en 3 saisons au lieu de 6. Mais bon, de vous à moi et en toute franchise, si vous aviez la possibilité de générer des millions de dollars en faisant courir quelques kikis dans une clairière, vous vous en priveriez?
Bref, toujours est-il que Lost, c’est avant toute l’histoire d’un groupe de rescapés dont la mémoire ne semble pas excéder une poignée d’heures et qui s’obstinent à retourner dans la jungle à la moindre occasion. Peu importe que celle-ci soit habitée par un monstre de fumée noire qui semble tuer sans discernement, ou encore par une poignée d’autres kikis ayant de fameux penchants psychopathes ou un sens très particulier de l’hospitalité – à vous de voir.
Que ces gens n’éprouvent visiblement aucun scrupule à enlever les femmes et les enfants, à tirer sur ceux qui parlent un peu trop fort ou à laisser pour mort un ancien Hobbit reconverti en rock star toxicomane en le pendant à un arbre, tout ceci n’est en aucun cas une raison valable pour ne pas aller profiter de la végétation luxuriante de l’île, le plus souvent en évitant soigneusement de prévenir qui que ce soit ou même de réfléchir avant d’agir. Ça ferait vulgaire.
Tu t’es disputée avec ton mari? Run into the jungle. Un flash-back un peu trop violent dû à un passé trop chargé ou à un mauvais trip d’acide pendant ton adolescence? Run into the jungle. Ton fils a été enlevé par des mecs pas nets armés jusqu’aux dents dont tu ne connais ni le nombre ni l’emplacement? Run into the jungle – with a rifle.
Au vu de la qualité de ce qui passe à la radio depuis des années, je suis persuadé qu’on pourrait en faire une chanson à succès, à condition bien sûr d’y ajouter un refrain percutant et facile à mémoriser: tu as aperçu un homme, une femme ou un animal qui n’a rien à foutre sur cette île – encore moins après sa mort? Run into the jungle.
3. Dans Lost, un personnage un tant soit peu important qui meurt ne met jamais plus d’une dizaine d’épisodes pour revenir. S’il met plus longtemps, c’est un personnage secondaire. S’il ne revient pas du tout, c’est une erreur de casting.
Du point de vue du spectateur, cette caractéristique très particulière de Lost est profondément polarisante émotionnellement: à la joie de ne jamais voir totalement disparaître les personnages à qui l’on s’est attaché s’oppose une profonde crispation, celle de devoir se taper jusqu’à la fin du show les têtes à claque que l’on maudit depuis leur apparition et dont la mort avait justifié l’ouverture de cette bouteille de champagne que l’on gardait depuis tant d’années pour le diplôme du petit.
En d’autres termes, obtenir un rôle potable dans Lost, c’est comme être embauché par l’Etat: la garantie d’un job à vie indépendamment de sa motivation, ses qualifications ou ses performances. Tout pareil, mais sur une île paradisiaque et tous frais payés. Presque comme l’Etat je vous dis.
Je regrette souvent de ne pas avoir pensé à cet article avant de revoir la série, sinon j’aurais pris des notes. Pourtant, même en l’absence d’aide-mémoire, il m’a fallu moins de 30 secondes pour retrouver 5 façons dont les morts reviennent dans l’intrigue – ce qui en dit long sur le génie créatif des scénaristes ou sur la rapidité excessive avec laquelle on a annoncé la mort du marché de la meth en Californie:
- Le mort n’était pas vraiment mort, même après avoir eu la cervelle grillée ou la poitrine perforée de balles. C’est peut-être la raison la plus dure à admettre mais croyez-moi, dans le contexte c’est parfaitement crédible. Pire même, c’est logique.
- Le mort est bien mort mais fait partie d’un bon 10% des flashbacks qui émaillent la série, ce qui représente une durée d’apparition à l’écran que vous ne soupçonnez peut-être pas.
- Le mort est régulièrement incarné par le monstre de fumée noire, qui peut prendre l’apparence de n’importe qui et semble invincible mais n’est pas capable de quitter l’île parce que survoler l’eau c’est trop dur. Le personnage ainsi incarné se comporte certes légèrement différemment mais il est quand même là, ce qui suffit largement quand le personnage en question a un physique intelligent.
- A croire que le hasard fait bien les choses, un des rescapés du crash a justement la capacité de parler avec les morts, ce qui leur permet une petite réapparition entre deux flashbacks. Histoire de compléter le tableau, un nouveau personnage fait son apparition au cours de la série qui a lui la capacité de recueillir les dernières pensées du défunt si son corps ne se situe pas trop loin – probablement une sorte de concession des scénaristes envers les personnages qui n’avaient vraiment pas envie de quitter le plateau.
- Le mort est bien mort mais soudain il ne l’est plus, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Ce cas de figure a toutefois été conservé pour la dernière saison, à un moment où le niveau d’endoctrinement des fans était tel que personne n’aurait bronché si un personnage récemment décédé avait été ramené à la vie par un lapin Duracell.
Enfin, la vraie classe ça reste quand même de ne jamais mourir – pas même une fois! – du début à la fin de la série. Et si vous pensez que j’exagère, je vous invite à prendre un moment pour dresser la liste des personnages principaux qui restent réellement en vie jusqu’au dernier épisode. Convaincus maintenant?
4. Dans Lost, tous les événements et les protagonistes sont connectés, peu importe à quel niveau et de quelle manière.
Il s’agit ici d’un point extrêmement important dont je n’ai réellement pris conscience qu’en regardant à nouveau la série, un point qui vous aidera sûrement à mieux comprendre la série et apprécier ses subtilités si vous y prêtez attention dès la première minute du premier épisode.
Dans Lost, rien n’est anodin – les personnages le rabâchent suffisamment d’un bout à l’autre de chaque épisode. Everything that happened, happened for a reason figure probablement dans le top 10 des phrases les plus utilisées, juste entre It was my destiny et I was meant to do this. Mention spéciale à John Locke pour son utilisation massive de chacune des versions, ce même si ce que lui arrive dans un épisode est totalement aux antipodes de ce qui lui est arrivé dans le précédent.
Certaines de ces interdépendances sont évidentes, même si l’on ne cherche pas particulièrement à les débusquer. Les protagonistes n’ont en effet eu de cesse de se rencontrer avant le crash, inconscients à l’époque de ce qui les attendait. S’ils n’ont pas pu se rencontrer directement, soyez sûrs qu’ils ont au moins rencontré un parent, un proche, un employé municipal ou un animal susceptible de créer ne serait-ce qu’un embryon de lien avec l’un des autres rescapés.
Une façon élégante de nous rappeler à tous qu’en fin de compte, it’s a small world?
Il est parfois difficile de supporter les flashbacks incessants qui rythment la série, surtout quand ceux-ci semblent porter sur des événements insignifiants. Or, c’est là que réside le piège: dans Lost, rien n’est jamais insignifiant. N’en déplaise à certains critiques, il n’existe aucun événement au sein des flashbacks qui ne puisse être rattaché à un événement bien précis ayant eu lieu sur l’île.
Si Kate est incapable de se décider entre Jack et Sawyer, c’est parce que ses menottes l’ont empêchée de mettre sa ceinture de sécurité quand elle est montée dans le véhicule du marshall pour la première fois.
Si Benjamin Linus a si mal tourné, c’est parce que son père alcoolique s’endormait systématiquement sur le canapé avec une jambe appuyée sur l’autre, ce qui compliquait la tâche de Ben lorsqu’il essayait de lui enlever ses chaussures.
Si Desmond fait preuve d’une telle résistance envers les propriétés magnétiques de l’île, c’est parce la première chose qu’il a faite en sortant du couvent à été d’aider une blonde fortuitement présente sur les lieux à charger des caisses de pinard dans sa voiture.
Si vous avez l’impression que je me montre sarcastique et tourne en dérision le besoin maladif des scénaristes de Lost à expliquer un cataclysme majeur par un pet de mouche ayant eu lieu 30 ans auparavant à l’autre bout de la planète, c’est que vous êtes toujours attentifs à ce stade malgré l’ampleur de mon délire, et ça, ben… c’est gentil.
5. Lost, c’est probablement la seule série de l’histoire à avoir mis tout le monde d’accord sur le fait que personne n’est d’accord.
L’un des éléments qui rendent cette série si particulière repose sur un principe simple mais redoutablement efficace: ne jamais apporter une réponse sans qu’elle soit accompagnée de trois autres questions, dont l’une au moins représente une nouvelle intrigue à elle seule – un pan de l’histoire qui n’a pas encore été abordé.
A court terme, cela a pour effet de déstabiliser le spectateur, lequel tente simultanément d’assimiler la réponse et de comprendre l’implication des nouvelles questions. Etant naturellement incapable d’y parvenir au vu de la quantité colossale d’informations à relier les unes aux autres en quelques secondes, il reste sur un sentiment d’échec ayant toutefois le mérite de lui faire occulter le fait qu’on semble bel et bien se foutre de sa gueule.
A long terme, il en vient immanquablement à se concentrer sur les questions qui demeurent toujours sans réponse, se disant que s’il n’a pas encore tout compris, c’est forcément parce que certains paramètres essentiels de l’équation n’ont pas encore été dévoilés. Le sentiment d’échec s’estompe alors au profit de l’espoir fragile qu’en y mettant la patience nécessaire, toutes les pièces du puzzle finiront par s’emboîter d’elles-mêmes au terme d’un suspens haletant.
Si ces deux effets – somme toute plutôt individuels - qu’a Lost sur les esprits finissent par s’estomper avec le temps, du moins dans la majorité des cas, il en est un troisième qui ne disparaîtra réellement que le 21 décembre 2012 ou dès qu’une prédiction de fin du monde ne tombera pas complètement à côté. Je parle de l’effet social de la série.
Avec un nombre phénoménal d’intrigues secondaires méritant à elles seules une analyse complète, ainsi qu’une quantité respectable d’intrigues principales dont la compréhension requiert déjà fréquemment des capacités cognitives plutôt balèzes, il existe probablement autant d’interprétations de la série qu’il existe de fans.
Des scènes les plus banales aux concepts fondateurs de la série, vous avez environ 90% de chances d’être en total désaccord avec un autre fan de Lost sélectionné au hasard et doté de capacités intellectuelles égales aux vôtres. Autant dire que vous pouvez en discuter avec vos amis pendant des années, vous les quitterez immanquablement fâché et convaincu que vos amis sont en fin de compte de gros cons bornés et arrogants.
La quintessence de ce désaccord s’exprime bien sûr dans l’interprétation du dernier épisode de la série qui, comme je le mentionnais dans mon introduction, a réussi l’exploit de scinder la communauté des fans en deux clans de taille plus ou moins égale au sein desquels chaque individu et très sincèrement convaincu d’avoir raison, peu importe que son avis compte ou non.
Un peu comme une grande élection politique en fait.
Comme vous l’aurez compris au travers de ces lignes, Lost n’est pas une série comme les autres: ce n’est pas par hasard que l’on provoque un tel séisme – toutes proportions gardées – à l’échelle mondiale. Quelle que soit la pertinence ou la justesse des milliers d’analyse publiées sur le sujet, leur nombre ne suffit-il d’ailleurs pas à en donner la preuve?
Ce qui manquait en revanche, c’est une analyse rationnelle des éléments réellement importants injustement passés sous silence depuis la fin de cette formidable épopée. Par ma modeste contribution, j’espère ainsi avoir fourni les quelques clés de lecture essentielles à l’interprétation correcte d’une série dont l’impact ne sera déterminé à coup sûr qu’après une étude scientifique de longue durée sur le développement des cas de schizophrénie aiguë au sein de la civilisation occidentale.