Aujourd’hui, c’est Noël.
Une fois de plus, j’ai l’impression que le dernier date d’hier. Les années m’ont l’air de filer de plus en plus vite, et si j’en crois mon père, ce sentiment s’accentue au fur et à mesure que l’on vieillit. En ce qui me concerne, j’ai toujours eu l’impression que le temps s’écoulait plus vite que je ne suis capable de l’appréhender.
A force d’avoir l’esprit partout sauf à ce que je fais, j’ai parfois l’impression de “rater” certaines époques de l’année. Je me retrouve soudainement à poser les yeux sur un calendrier pour m’apercevoir que deux mois se sont écoulés et que je ne l’ai absolument pas réalisé.
Cette évocation du calendrier me fait d’ailleurs penser à une chose: sans lui, le 24 décembre serait un jour comme un autre. Cela vaut d’ailleurs pour de nombreuses dates qui se répètent d’année en année.
Les anniversaires, les commémorations, les fêtes, les deuils, les vacances scolaires, toutes ces périodes sont ce qu’elles sont parce qu’un beau jour, quelqu’un leur a collé un chiffre sur le dos en décidant qu’elles correspondraient à un événement, et donc des rituels, précis.
Les cadeaux, les bougies, les cérémonies, les rires, les larmes et les grands mouvements de foule estivaux, tous sont régis par le pouvoir du calendrier. Peut-être est-ce l’une de nos similarités cachées avec le règne animal. De nombreuses espèces obéissent à des cycles naturels immémoriaux, cycles généralement régis par la volonté de procréer ou par la nécessité de trouver de nouvelles sources de nourriture.
N’ayant plus besoin de son instinct pour baiser ni bouffer depuis déjà un moment, peut-être l’Homme en est-il venu à recréer, plus ou moins consciemment, cette situation dans laquelle son comportement n’est plus le fruit de sa propre volonté, mais bien la manifestation d’une force extérieure qui le contraint à agir selon un schéma déterminé à l’avance.
Peut-être un moyen pour Machin de nous rappeler que non, nous ne pouvons pas tout contrôler.
Je ne suis sûrement pas un cas à part, mais Noël n’a jamais été autre chose pour moi qu’un soir où tout le monde est – ou essaie d’être – de bonne humeur, où on mange bien si on a la chance de pouvoir se le permettre, et où on s’échange des cadeaux si on a la chance de ne pas passer la soirée tout seul. Il se trouve que jusqu’à l’âge de 20 ans, tous mes Noël se sont déroulés comme ça. Je n’ai clairement pas réalisé durant toutes ces années à quel point c’était merveilleux.
Après la mort de ma mère, rien n’a plus été pareil – quel scoop. Quelles que soient les circonstances, et même si la copine de mon père est absolument adorable, ce n’est jamais facile de profiter de la soirée quand on la passe à essayer de se rappeler comment c’était avant. Je crois que le plus dur en réalité, c’est la conviction que mon père et mon frère font exactement la même chose.
C’est d’ailleurs au cours de la soirée de Noël 2003 que j’ai fait ce constat extrêmement dur: je n’ai conservé que très peu de souvenirs de mes 20 premières années. Pendant les deux années qu’a duré le combat de ma mère, la pression psychologique, l’angoisse et le désespoir ont atteints des sommets tels qu’ils en sont venus à occulter une bonne partie de mes souvenirs.
A cette époque-là, la peur était si omniprésente et si envahissante qu’elle semblait se substituer à tout ce que j’avais vu, vécu et traversé jusqu’alors. C’était comme si je n’avais jamais connu autre chose. Si certains souvenirs ont fini par revenir avec le temps, je demeure incapable aujourd’hui de me remémorer précisément des scènes aussi élémentaires que ma mère et moi mangeant au restaurant.
Là où devraient se bousculer les souvenirs joyeux et plein d’amour, ces souvenirs qui sont à présent le seul moyen de rendre hommage à ce qu’elle était, il n’y a quasiment plus rien. Les 24 mois qui ont séparé le diagnostic de la mort on agi comme un gigantesque bouton reset dans ma tête, et j’ai perdu la majeure partie de ce qui constituait mon identité à ce moment-là.
Aujourd’hui, je ne sais plus trop que penser de cette fête qu’est Noël. Quand mon père m’a demandé ce qui me ferait plaisir comme cadeau, je n’ai pas su quoi lui répondre, même en y réfléchissant sérieusement. Certains y verront peut-être le comportement d’un fils à papa qui n’a plus besoin de rien. Personnellement, quitte à donner de moi l’image d’un prétentieux ou d’un pitoyable naïf, j’y vois le signe que j’ai compris certaines choses ces derniers temps.
J’ai compris que l’important n’est pas tant ce que l’on reçoit des autres que ce qu’on leur donne. J’ai compris que je suis moi-même la source d’une bonne partie de mes problèmes, et que les réponses à tous ces conflits intérieurs qu’il me reste à dénouer ne peuvent venir que de moi.
J’ai compris ce qui compte réellement à mes yeux et ce dont je n’ai besoin que parce qu’on m’a convaincu que j’en avais besoin. J’ai compris que le marketing est devenu bien trop puissant dans les sociétés développées quand le logo de MasterCard m’est apparu après avoir pensé “J’ai compris qu’il y a des choses qui n’ont pas de prix”.
Au bout du compte, peu importe les cadeaux que vous allez offrir, ils tomberont en désuétude et finiront au mieux en vue sur une étagère, au pire au fond d’un placard dont même le FBI ne connaît pas l’existence. Ce qui compte vraiment, ce sont les souvenirs que vous allez créer à cette occasion. Et c’est à ça que sert selon moi le calendrier.
Combien d’entre vous se rappellent d’un 12 février exceptionnel? A moins que ce ne soit votre date de naissance ou celle de votre mariage, je doute que ce soit votre cas. En revanche, Noël, tout le monde s’en rappelle, même s’il ne s’est rien passé d’exceptionnel.
Le simple fait d’être réuni en famille l’espace d’une soirée est déjà un événement dont il ne faut pas sous-estimer la magie. Passer une soirée avec des gens que vous aimez en toute insouciance est un luxe qui peut vous être ôté du jour au lendemain, sans que vous ayez le temps de vous y préparer.
Alors sans vouloir jouer les rabat-joie, je vous encourage à prendre un moment pour réfléchir à ce que ce jour signifie pour vous. Si vous êtes un chrétien convaincu, la question se pose peut-être moins – même si le concept d’anniversaire de Machin Jr. mériterait également un article à lui tout seul.
En revanche, si vous ne voyez en cette date qu’un jour férié supplémentaire ou l’occasion de recevoir ce que vous n’avez pas les moyens de vous payez, prenez un moment pour vous demander ce qui a vraiment de la valeur à vos yeux, ce pour quoi vous seriez prêt à faire des sacrifices. Si Noël doit avoir une véritable utilité pour les non croyants – et j’entends par là ceux qui n’ont pas signé de contrats juteux avec Raoul, peut-être réside-t-elle dans sa capacité à consolider les liens qui nous unissent.
En d’autres termes: offrez-lui un bouquin, il/elle en aura l’usage pendant une semaine. Dites-lui que vous l’aimez et que la vie n’a pas de sens sans sa présence, il/elle s’en rappellera toute sa vie. Franchement, c’est pas compliqué de faire plaisir aux gens.
Je vous souhaite un Joyeux Noël à toutes et à tous et une excellente année 2009.