Pendant ces trente terribles, interminables minutes, je déambule dans le hall du Summum, marchant du bar aux toilettes et des toilettes au bar, livide, tremblotant, frigorifié mais suant malgré tout 2 litres à la seconde.
En désespoir de cause, je décide d’aller m’acheter un coca histoire de me remettre un peu de sucre dans le sang. L’attente est interminable, la serveuse désespérément décontractée, et je m’attends à défaillir à tout moment. Je sens le regard des gens sur moi, ce qui ne m’aide clairement pas à garder le contrôle de ma sudation. Sans aucun doute l’un des souvenirs les plus angoissants de mon existence.
Mettant enfin la main sur mon précieux coca, je retrouve Papy, Monique et Charlène. Incapable de tenir plus longtemps, je retourne m’asseoir dans les gradins, laissant à Charlène la responsabilité de retrouver les deux autres avant de nous rejoindre. Je ne l’ai jamais revue, ce qui s’explique aisément par trois raisons principales:
- Elle n’a pas de téléphone portable.
- Il devait bien y avoir près de 4′000 personnes au plus fort de la soirée.
- Elle était partie depuis déjà un bon moment quand j’ai commencé à la chercher.
Après avoir passé une bonne heure assis à me réchauffer, profitant des pétards de Papy et Monique lorsqu’ils viennent prendre de mes nouvelles, je commence à retrouver mes jambes et ma motivation. J’avoue être en cela bien aidé par Buzzt, qui s’est vu confier la lourde responsabilité d’ouvrir le bal de la psytrance après le show exceptionnel de Hilight Tribe – dont j’ai bien entendu raté la fin avec mes conneries.
Dès les premières secondes, je décolle littéralement malgré mon état. En un instant, le décor devient irréel: les éclairages sombrent dans le vert mutant et le violet électrique, les beats infernaux aux sons chargés de basses caverneuses emplissent soudainement l’air déjà brûlant du Summum, et le spectacle qui s’offre à mes yeux de chéper en pleine nébuleuse a des allures de film de science-fiction.
Lorsque Psynema prend le contrôle des platines, le trip prend des proportions littéralement surhumaines, pas tant grâce au son que grâce aux visuels. N’y tenant plus et désormais totalement remis, je descends rejoindre Papy et Monique.
Deux écrans géants placés de part et d’autre de la scène diffusent des séquences d’images en totale adéquation avec le set; des scènes de film en noir et blanc aux images de synthèses psychédéliques, en passant par des simulations de vol en 3D ou des pluies d’astéroïdes, l’immersion sensorielle est purement phénoménale.
La drogue est décidément bien trop forte: malgré mon regain de motivation, je n’arrive pas à me réchauffer. Papy m’apprend qu’il vit les mêmes sensations depuis des heures, ce qui me rassure plus ou moins. Cette situation n’en demeure pas moins difficile à gérer psychologiquement: je sais pertinemment qu’il ne peut pas faire froid dans une salle fermée au coeur de laquelle s’agitent des milliers de personnes, mais le froid s’insinue néanmoins au plus profond de mon être. Je fais avec.
Après Psynema, les deux allumés qui composent le tandem Growling Mad Scientists (GMS) font leur apparition. C’est l’une des trois prestations pour lesquelles je suis venu, et je sais déjà que je n’assiterai malheureusement pas aux deux autres. En effet, Mindcore est programmé de 6h30 à 7h30, et le duo Bliss-Painkiller (A-Team) pendant l’heure d’après.
Leur live act me laisse un peu sur ma faim, en bonne partie parce que je le passe à chercher Charlène. J’ai totalement perdu la notion du temps, et mon seul point de repère est l’ordre de passage des DJs. Il doit être environ 4 heures.
Je parcours inlassablement les gradins et le hall, dans un sens puis dans l’autre, sans succès. Je persuade même un des gorilles de m’accompagner sur le parking pour vérifier si Charlène ne dort pas dans sa voiture. Pas de voiture. King Kong me raccompagne à l’intérieur avec un regard empli de dépit et, étonnamment, d’une certaine compassion. Ou peut-être juste de dépit après tout.
A l’intérieur, c’est un nouveau duo qui a pris possession des platines: Leptit Vs Moonquake. Le nom m’est inconnu mais j’aime beaucoup ce qu’ils font. Je n’ai malheureusement plus la force de danser, vidé par mes kilomètres de recherches infructueuses et surtout par cette stupéfiante montée d’ecsta, qui m’a laissé passablement afaibli.
Monique et Papy, qui se foutent de ma gueule sans interruption depuis deux bonnes heures, dansent tout chéper près des gradins. Je m’assieds à proximité, mais ils me rejoignent bientôt. Le départ est proche. “Un dernier pet et on y va” annonce Monique, un sourire entendu sur les lèvres. Nous décollons peu avant 6h du matin, non sans avoir écumé une dernière fois le parking en quête de cette insaisissable C3 blanche.
Le retour est long, même si c’est à nouveau Papy qui écope de la lourde tâche de ramener tout le monde à Genève. J’essaie de roupiller à l’arrière mais mes problèmes de température refusent de s’arranger. Je garde les yeux hermétiquement fermés en passant la douane, et prie pour que Papy tienne le coup lorsque la douanière lui demande s’il a des marchandises à déclarer.
“On a déjà tout avalé, vous arrivez trop tard” est la réplique qui nous vient tous à l’esprit. Nous sommes heureusement encore assez lucides pour ne pas la placer. Arrivés à Genève vers 8h du matin – n’ayant plus ni veste ni clés, je dors chez eux, il nous faut encore une bonne heure avant d’être au lit. Le temps d’une douche chaude salvatrice et d’un dernier pétard, un vrai cette fois.
C’est à 20 heures seulement, après que Papy m’a raccompagné chez mon père chercher un double des clés, que je franchis enfin le seuil de mon appartement. Exténué, vidé et, par dessus tout frustré. Ce n’est pas comme ça que je m’étais imaginé cette soirée, et j’ai la désagréable certitude d’avoir plus galéré qu’autre chose.
J’en tire un certain nombre d’enseignements qui me seront peut-être, pour une fois, utiles pour la suite. En attendant, j’aurais mis 3 soirs à écrire cet article, probablement parce que ça me fait mal au sac de raconter que cette soirée tant attendue a si lamentablement merdé. Peut-être aussi parce que je n’arrive pas à déterminer précisément ma part de responsabilité là-dedans.
Quoi qu’il en soit, une fois de plus j’avais visé juste: la soirée s’est déroulée selon un scénario que j’étais bien loin d’avoir anticipé.