On m’a souvent demandé si je ressentais de l’appréhension avant de passer en mode “chéper irrécupérable”. La réponse est non, clairement et catégoriquement. Je pense que c’est dû en bonne partie au fait que je n’ai encore jamais eu de vrai bad trip sous drogues dures.
Ma vision des choses serait sûrement différente si j’avais déjà passé des heures à lutter contre une montée inexorable et aussi oppressante qu’un bon mix de Psyberpunk dans un K-Bar en ébullition. C’est d’ailleurs sûrement de ce genre d’expériences dont j’aurais besoin pour décrocher un moment. Bref.
Je pense que, comme dans toute situation à risque, le secret réside dans la préparation. Loin de moi l’idée de pousser à la consommation; seulement, à force de voir des gens débarquer ici en ayant tapé “premier rail de coke sensation” ou d’autres requêtes du même genre, je me suis dit que quelques petites consignes de sécurité seraient probablement les bienvenues.
Avant de prendre de la drogue… n’en prenez pas
Oui, je sais, ça peut paraître con à dire, mais ne sous-estimez jamais ce que représente le premier passage à l’acte. Si certains sauront se fixer des limites et s’y tenir, conservant à la défonce son côté purement occasionnel et expérimental, d’autres en revanche se retrouveront rapidement dépassés par les événements.
De “aujourd’hui t’en prends pas” à “bon, un ptit dernier avant le suivant”, vous seriez surpris de voir à quelle vitesse vous pouvez basculer dans un monde qui, peu de temps auparavant, vous semblait encore repoussant et réservé aux pires déchets de la société. A raison peut-être.
Comme je suis toujours plus doué pour prodiguer des conseils que pour les suivre, je vous encourage vraiment à ne jamais commencer, même “pour essayer”, et ce malgré l’évident plaisir que j’y prends personnellement et que je relate sur ce blog en long, en large et en travers depuis des mois.
La vie est belle sans ça, du moins dans bon nombre de situations. Ne prenez pas le risque de devenir addict juste parce que vous pensiez que ça pouvait être sympa de faire de nouvelles découvertes.
La toxicomanie c’est un peu comme les licenciements ou les maladies incurables: on se dit toujours que ça n’arrive qu’aux autres, jusqu’au jour où l’on devient soi-même l’autre des autres.
Si, malgré tout, vous voulez vraiment franchir ce cap, voici quelques règles qu’il est selon moi impératif de respecter si vous ne voulez pas partir en couilles en un temps record.
1. L’état d’esprit avant tout
Aussi agréable que puisse être une montée réussie, les sensations qu’elle procure sont par nature éphémères. J’ai à l’instant cette célèbre phrase du film La Haine qui me vient à l’esprit: ce qui compte c’est pas la chute; c’est l’atterrissage.
Si vous pensez qu’une descente d’ecstasy peut être difficile à gérer, croyez-moi quand je vous dis que le pire reste à venir. Quand on redescend enfin, le contraste entre le cocon hermétique et euphorisant que l’on vient de quitter, et la réalité dans toute sa banalité, est profondément déstabilisant. Sitôt atterri, la seule pensée qui vient à l’esprit est un nouveau décollage.
Voilà pourquoi l’état d’esprit dans lequel vous vous trouvez a une importance aussi cruciale dans le processus. Si vous êtes bien dans votre tête, bien dans votre peau, alors une bonne nuit de sommeil suffira à effacer de votre esprit les dernières réminiscences du chéper qui sommeille encore dans quelque recoin de votre subconscient.
A l’inverse, si vous vous trouvez dans une situation difficile ou que vous n’êtes pas totalement stable psychologiquement – si ça vous rappelle quelqu’un c’est normal, le retour à la réalité est littéralement ingérable. Alors que, dix heures plus tôt à peine, la seule intensité des basses suffisait à vous donner des ailes, vous voici brusquement replongé dans ce quotidien que vous cherchez désespérément à fuir. Voilà comment on devient toxico.
Conclusion n°1: la drogue n’est qu’une échappatoire temporaire, aucunement un remède durable. Peu importe d’où vous venez, vous y retournerez. A vous de vous assurer que votre point d’atterrissage est un endroit qui vous convient et dans lequel vous vous sentez bien. Sinon… sinon.
2. Soyez bien sûr de ce que vous recherchez
Ce point, je vous l’accorde, est assez proche du précédent. Je pense qu’il est néanmoins fondamental de se poser cette question à tête reposée avant de se lancer. Vous pouvez être dans un très bon état d’esprit, et malgré tout éprouver une sensation de manque, d’inaccompli.
Une sensation qui vous pousse à aller chercher ce petit quelque chose en plus, ce palier d’intensité supplémentaire que vous imaginez innocent et paradisiaque. Paradisiaque, certainement. Innocent, certainement pas. Temporaire, dans tous les cas.
Conclusion n°2: on ne trouve dans la drogue que ce que l’on y apporte. Apportez-y une saine motivation et une parfaite conscience du caractère artificiel de ces heures coupées du monde, et vous en reviendrez serein. Apportez-y votre mal de vivre et une angoissante envie de rester chéper à tout jamais, et vous n’en reviendrez peut-être pas.
3. Qualité rime avec sécurité. Là encore, j’imagine le bond que vous avez dû faire sur votre chaise. Et pourtant, je maintiens et j’assume. La dope, c’est comme le vin: si le produit est de qualité, vous ne risquez quasiment rien à en prendre sporadiquement. Or, c’est précisément ce dernier mot qui pose problème.
4. Qualité rime avec danger. Un produit de qualité, on y revient. On en redemande. On cherche à recréer les sensations qu’il procure, à intervalles de plus en plus courts. Jusqu’au jour où on réalise qu’on se shoot sans raison particulière. Rien à fêter, rien à oublier. Rien de plus qu’un mardi soir ordinaire où on décide qu’après tout, la soirée sera sûrement meilleure sous taz.
Je pense que la meilleure chose qui puisse arriver à quelqu’un qui essaie les drogues dures pour la première fois, c’est de gerber pendant 48 heures en suppliant que quelqu’un l’achève pour mettre un terme à cette situation d’impuissance et de souffrance abominable, insoutenable.
Même si – pour conserver ma discutable analogie œnologique – votre première cuite ne vous a sûrement pas dissuadé de picoler, je pense qu’une mauvaise expérience sous taz ou sous LSD laisse en vous une empreinte bien différente. Une peur insidieuse, une sourde appréhension qui vous tord les entrailles à la seule idée qu’un scénario pareil puisse se reproduire.
Conclusion n°3: si vous vous défoncez, faites-le avec des produits de merde.
Conclusion n°3 (sérieuse cette fois): il n’y a pas de bons ou de mauvais produits. La dope reste et restera de la dope. Si la qualité est mauvaise, vous vous exposez à de sévères conséquences physiologiques. Si la qualité est bonne, vous risquez de rester croché. Ce qui me ramène à mon constat de départ: avant de prendre de la drogue… n’en prenez pas.
5. Ne jamais paniquer: si, malgré tout, vous décidez de vous lancer, et que vous commencez à vous sentir mal, sachez d’abord que c’est bien fait pour votre gueule: je vous avais bien dit de ne pas essayer. La règle principale dans ces cas-là, c’est de garder son sang-froid.
Bien sûr, c’est plus facile à dire qu’à faire. Ceux d’entre vous qui ont lu Amsterdam 2008: Jour 4 se rappellent peut-être que je ne faisais pas vraiment le malin en voyant les têtes de weed se déplacer dans la balance du vendeur. Et pourtant, j’ai traversé ce sale quart d’heure sans rendre mes tripes.
Parce que j’ai conservé un semblant de calme – un gros semblant je l’admets. Un bad trip, par définition, c’est un moment difficile. Un cauchemar. Un enfer. Un océan de solitude sur lequel on navigue sans pouvoir influencer sa direction. On ne contrôle plus rien. On a presque envie de se balancer sous un bus pour que ça s’arrête.
Seulement, une fois que vous êtes dedans, c’est trop tard. Vous vivrez tout ça, que vous le vouliez ou non. Alors n’allez pas rajouter une énorme couche de panique par-dessus; croyez-moi, c’est la dernière chose dont vous avez besoin dans un moment pareil. La peur ne fait qu’accélérer le processus. Elle matérialise des symptômes dont vous n’auriez probablement pas été victimes si vous n’y aviez pas pensé.
Alors bien sûr, c’est difficile de rester lucide et maître de ses pensées quand on aperçoit sa grand-mère morte grimper le long de sa jambe, un couteau entre les dents (Raoul Duke, si tu nous lis). Allez prendre l’air. Aspergez-vous de flotte. Mettez-vous les doigts s’il en est encore temps. Mais ne restez pas tétanisé à attendre que les choses tournent vraiment mal.
L’effet n’est pas garanti pour autant: si vous avez bouffé 3 ecstas et une gélule de MDMA en moins de 6 heures (remember Dôle en Psy, même si en l’occurrence je m’en étais bien sorti), il y a de fortes chances que vous passiez la journée la plus traumatisante de votre existence. Dans certains cas toutefois, cela peut vous éviter de basculer.
Conclusion n°4: si vous êtes du genre stressé de la vie ou angoissé perpétuel, il y a 9 chances sur 10 que vous partiez en sucette. Alors être assez con pour se lancer est une chose, mais savoir l’assumer et le gérer en est une autre. Ne vous laissez jamais entraîner. Ne prenez jamais rien si ce n’est pas le fruit d’une réflexion que vous seul avez menée.
La conclusion finale de tout ceci – conclusion finale, c’est moi ou ça sonne horriblement redondant ? – est assez claire je pense: ne vous défoncez pas. Vous avez si peu à y gagner, et tellement à y perdre. Et si, en dépit du bon sens, vous franchissez quand même ce gouffre insondable, assurez-vous d’avoir bien mesuré les conséquences de vos actes.
Le jour où vous faites ce pas fatidique, vous mettez les pieds dans un putain de piège à loups dont on a bousillé le mécanisme. Si vous perdez le contrôle, ne venez pas dire qu’on ne vous aura pas prévenu.