Archive pour septembre, 2008

Un peu de prévention

Posted in Maître Chéper avec des tags , on 30 septembre 2008 by The Psyminder

On m’a souvent demandé si je ressentais de l’appréhension avant de passer en mode “chéper irrécupérable”. La réponse est non, clairement et catégoriquement. Je pense que c’est dû en bonne partie au fait que je n’ai encore jamais eu de vrai bad trip sous drogues dures.

Ma vision des choses serait sûrement différente si j’avais déjà passé des heures à lutter contre une montée inexorable et aussi oppressante qu’un bon mix de Psyberpunk dans un K-Bar en ébullition. C’est d’ailleurs sûrement de ce genre d’expériences dont j’aurais besoin pour décrocher un moment. Bref.

Je pense que, comme dans toute situation à risque, le secret réside dans la préparation. Loin de moi l’idée de pousser à la consommation; seulement, à force de voir des gens débarquer ici en ayant tapé “premier rail de coke sensation” ou d’autres requêtes du même genre, je me suis dit que quelques petites consignes de sécurité seraient probablement les bienvenues.

Avant de prendre de la drogue… n’en prenez pas

Oui, je sais, ça peut paraître con à dire, mais ne sous-estimez jamais ce que représente le premier passage à l’acte. Si certains sauront se fixer des limites et s’y tenir, conservant à la défonce son côté purement occasionnel et expérimental, d’autres en revanche se retrouveront rapidement dépassés par les événements.

De “aujourd’hui t’en prends pas” à “bon, un ptit dernier avant le suivant”, vous seriez surpris de voir à quelle vitesse vous pouvez basculer dans un monde qui, peu de temps auparavant, vous semblait encore repoussant et réservé aux pires déchets de la société. A raison peut-être.

Comme je suis toujours plus doué pour prodiguer des conseils que pour les suivre, je vous encourage vraiment à ne jamais commencer, même “pour essayer”, et ce malgré l’évident plaisir que j’y prends personnellement et que je relate sur ce blog en long, en large et en travers depuis des mois.

La vie est belle sans ça, du moins dans bon nombre de situations. Ne prenez pas le risque de devenir addict juste parce que vous pensiez que ça pouvait être sympa de faire de nouvelles découvertes.

La toxicomanie c’est un peu comme les licenciements ou les maladies incurables: on se dit toujours que ça n’arrive qu’aux autres, jusqu’au jour où l’on devient soi-même l’autre des autres.

Si, malgré tout, vous voulez vraiment franchir ce cap, voici quelques règles qu’il est selon moi impératif de respecter si vous ne voulez pas partir en couilles en un temps record.

1. L’état d’esprit avant tout

Aussi agréable que puisse être une montée réussie, les sensations qu’elle procure sont par nature éphémères. J’ai à l’instant cette célèbre phrase du film La Haine qui me vient à l’esprit: ce qui compte c’est pas la chute; c’est l’atterrissage.

Si vous pensez qu’une descente d’ecstasy peut être difficile à gérer, croyez-moi quand je vous dis que le pire reste à venir. Quand on redescend enfin, le contraste entre le cocon hermétique et euphorisant que l’on vient de quitter, et la réalité dans toute sa banalité, est profondément déstabilisant. Sitôt atterri, la seule pensée qui vient à l’esprit est un nouveau décollage.

Voilà pourquoi l’état d’esprit dans lequel vous vous trouvez a une importance aussi cruciale dans le processus. Si vous êtes bien dans votre tête, bien dans votre peau, alors une bonne nuit de sommeil suffira à effacer de votre esprit les dernières réminiscences du chéper qui sommeille encore dans quelque recoin de votre subconscient.

A l’inverse, si vous vous trouvez dans une situation difficile ou que vous n’êtes pas totalement stable psychologiquement – si ça vous rappelle quelqu’un c’est normal, le retour à la réalité est littéralement ingérable. Alors que, dix heures plus tôt à peine, la seule intensité des basses suffisait à vous donner des ailes, vous voici brusquement replongé dans ce quotidien que vous cherchez désespérément à fuir. Voilà comment on devient toxico.

Conclusion n°1: la drogue n’est qu’une échappatoire temporaire, aucunement un remède durable. Peu importe d’où vous venez, vous y retournerez. A vous de vous assurer que votre point d’atterrissage est un endroit qui vous convient et dans lequel vous vous sentez bien. Sinon… sinon.

2. Soyez bien sûr de ce que vous recherchez

Ce point, je vous l’accorde, est assez proche du précédent. Je pense qu’il est néanmoins fondamental de se poser cette question à tête reposée avant de se lancer. Vous pouvez être dans un très bon état d’esprit, et malgré tout éprouver une sensation de manque, d’inaccompli.

Une sensation qui vous pousse à aller chercher ce petit quelque chose en plus, ce palier d’intensité supplémentaire que vous imaginez innocent et paradisiaque. Paradisiaque, certainement. Innocent, certainement pas. Temporaire, dans tous les cas.

Conclusion n°2: on ne trouve dans la drogue que ce que l’on y apporte. Apportez-y une saine motivation et une parfaite conscience du caractère artificiel de ces heures coupées du monde, et vous en reviendrez serein. Apportez-y votre mal de vivre et une angoissante envie de rester chéper à tout jamais, et vous n’en reviendrez peut-être pas.

3. Qualité rime avec sécurité. Là encore, j’imagine le bond que vous avez dû faire sur votre chaise. Et pourtant, je maintiens et j’assume. La dope, c’est comme le vin: si le produit est de qualité, vous ne risquez quasiment rien à en prendre sporadiquement. Or, c’est précisément ce dernier mot qui pose problème.

4. Qualité rime avec danger. Un produit de qualité, on y revient. On en redemande. On cherche à recréer les sensations qu’il procure, à intervalles de plus en plus courts. Jusqu’au jour où on réalise qu’on se shoot sans raison particulière. Rien à fêter, rien à oublier. Rien de plus qu’un mardi soir ordinaire où on décide qu’après tout, la soirée sera sûrement meilleure sous taz.

Je pense que la meilleure chose qui puisse arriver à quelqu’un qui essaie les drogues dures pour la première fois, c’est de gerber pendant 48 heures en suppliant que quelqu’un l’achève pour mettre un terme à cette situation d’impuissance et de souffrance abominable, insoutenable.

Même si – pour conserver  ma discutable analogie œnologique – votre première cuite ne vous a sûrement pas dissuadé de picoler, je pense qu’une mauvaise expérience sous taz ou sous LSD laisse en vous  une empreinte bien différente. Une peur insidieuse, une sourde appréhension qui vous tord les entrailles à la seule idée qu’un scénario pareil puisse se reproduire.

Conclusion n°3: si vous vous défoncez, faites-le avec des produits de merde.

Conclusion n°3 (sérieuse cette fois): il n’y a pas de bons ou de mauvais produits. La dope reste et restera de la dope. Si la qualité est mauvaise, vous vous exposez à de sévères conséquences physiologiques. Si la qualité est bonne, vous risquez de rester croché. Ce qui me ramène à mon constat de départ: avant de prendre de la drogue… n’en prenez pas.

5. Ne jamais paniquer: si, malgré tout, vous décidez de vous lancer, et que vous commencez à vous sentir mal, sachez d’abord que c’est bien fait pour votre gueule: je vous avais bien dit de ne pas essayer. La règle principale dans ces cas-là, c’est de garder son sang-froid.

Bien sûr, c’est plus facile à dire qu’à faire. Ceux d’entre vous qui ont lu Amsterdam 2008: Jour 4 se rappellent peut-être que je ne faisais pas vraiment le malin en voyant les têtes de weed se déplacer dans la balance du vendeur. Et pourtant, j’ai traversé ce sale quart d’heure sans rendre mes tripes.

Parce que j’ai conservé un semblant de calme – un gros semblant je l’admets. Un bad trip, par définition, c’est un moment difficile. Un cauchemar. Un enfer. Un océan de solitude sur lequel on navigue sans pouvoir influencer sa direction. On ne contrôle plus rien. On a presque envie de se balancer sous un bus pour que ça s’arrête.

Seulement, une fois que vous êtes dedans, c’est trop tard. Vous vivrez tout ça, que vous le vouliez ou non. Alors n’allez pas rajouter une énorme couche de panique par-dessus; croyez-moi, c’est la dernière chose dont vous avez besoin dans un moment pareil. La peur ne fait qu’accélérer le processus. Elle matérialise des symptômes dont vous n’auriez probablement pas été victimes si vous n’y aviez pas pensé.

Alors bien sûr, c’est difficile de rester lucide et maître de ses pensées quand on aperçoit sa grand-mère morte grimper le long de sa jambe, un couteau entre les dents (Raoul Duke, si tu nous lis). Allez prendre l’air. Aspergez-vous de flotte. Mettez-vous les doigts s’il en est encore temps. Mais ne restez pas tétanisé à attendre que les choses tournent vraiment mal.

L’effet n’est pas garanti pour autant: si vous avez bouffé 3 ecstas et une gélule de MDMA en moins de 6 heures (remember Dôle en Psy, même si en l’occurrence je m’en étais bien sorti), il y a de fortes chances que vous passiez la journée la plus traumatisante de votre existence. Dans certains cas toutefois, cela peut vous éviter de basculer.

Conclusion n°4: si vous êtes du genre stressé de la vie ou angoissé perpétuel, il y a 9 chances sur 10 que vous partiez en sucette. Alors être assez con pour se lancer est une chose, mais savoir l’assumer et le gérer en est une autre. Ne vous laissez jamais entraîner. Ne prenez jamais rien si ce n’est pas le fruit d’une réflexion que vous seul avez menée.

La conclusion finale de tout ceci – conclusion finale, c’est moi ou ça sonne horriblement redondant ? – est assez claire je pense: ne vous défoncez pas. Vous avez si peu à y gagner, et tellement à y perdre. Et si, en dépit du bon sens, vous franchissez quand même ce gouffre insondable, assurez-vous d’avoir bien mesuré les conséquences de vos actes.

Le jour où vous faites ce pas fatidique, vous mettez les pieds dans un putain de piège à loups dont on a bousillé le mécanisme. Si vous perdez le contrôle, ne venez pas dire qu’on ne vous aura pas prévenu.

It’s all about quality

Posted in Inner Forest avec des tags on 19 septembre 2008 by The Psyminder

Quand j’étais encore étudiant, je trouvais déjà que le temps passait beaucoup trop vite. Je ne comprenais jamais comment on pouvait fêter Noël alors que la veille, je me prenais un râteau phénoménal sur une plage des Bahamas.

Mon père me répétait inlassablement la même chose: “tu verras, plus tu vieillis, et plus cette sensation s’accentue”. Une fois de plus, il avait raison. En fait, le véritable changement est intervenu quand j’ai commencé à bosser. Tout s’est accéléré.

J’ai la chance d’être passionné par mon travail. C’est d’ailleurs pour ça que je suis toujours là, bien que le temps de travail y soit supérieur et le salaire moyen inférieur à ce qui s’observe généralement sur le marché suisse, à qualifications égales. Mais j’adore ce que je fais.

Je m’ennuyais souvent à l’uni, et malgré ça j’en suis ressorti avant d’avoir compris comment – diplôme en poche. Du coup, quand on est absorbé par son boulot et que le fait d’aller bosser le matin n’est pas vraiment perçu comme une corvée, on voit encore moins les jours passer. Depuis mars 2007, le temps s’est écoulé à une vitesse ahurissante.

A vrai dire, tout s’est passé si vite que, malgré les innombrables nuits passées à cogiter derrière ce clavier, je n’ai pas encore réellement pris la mesure du nombre de changements que ces 18 derniers mois auront vu débarquer dans ma vie. Certains positifs, d’autres nettement moins, mais tous majeurs.

Tout d’abord, j’ai effectué mon stage de master dans l’entreprise qui m’emploie actuellement.  Je ne le savais donc pas encore à l’époque, mais d’une certaine manière je venais de décrocher mon premier job. En effet, au terme de mes 7 mois de stage, je me suis vu proposer le poste d’un collègue qui venait de quitter l’agence.

La fin de ce stage a également coïncidé avec la soutenance orale de mon mémoire, et donc la fin officielle de mes études. Une bonne vingtaine d’années le cul posé sur une chaise, à écouter, lire, écrire, comprendre, mémoriser, analyser, réviser, recracher, suer, rire, pleurer, péter les plombs, prendre des mines, subir des dizaines d’examens sans queue ni tête, rencontrer des gens, tomber amoureux ou tomber sous la table, ça laisse des traces.

On a beau pester et jurer lorsque l’on est étudiant, ça reste une période exceptionnelle dans une vie. Du coup, quand on en voit enfin le bout – au passage merci les parents pour le sponsoring, ça fait quelque chose. On réalise que dorénavant, les 5  mois de vacances par an, ce sera en rêve uniquement. Que si on fait la bringue un soir de semaine, on ne peut pas larver sournoisement dans son lit le lendemain. Et surtout, que dès l’instant où on bosse, on devient autonome.

Ben oui, la conclusion de ce petit élan nostalgique, c’est que l’un des principaux changements de ces 18 derniers mois a été mon affranchissement de la dépendance paternelle. Sur le moment on se sent pousser des ailes; on se dit que cette indépendance et cette liberté tant convoitées sont enfin à portée de main.

Et puis à la fin du mois, au moment de payer les factures, on se demande pourquoi on était si pressé de quitter l’insouciance glandouilleuse de la maison familiale. Et oui, cette indépendance s’est rapidement traduite par un contrat de bail; à premier boulot, premier apart. Ca en fait du changement.

Je ne m’attarderai pas sur ma séparation, je pense avoir fait le tour de la question à présent. Seulement, quand j’y repense, c’est le seul changement négatif intervenu dans ma vie en 18 mois; comme quoi, au vu de l’impact que cela a eu sur moi, je ne peux que me reconnaître dans le proverbe qui dit que la qualité compte plus que la quantité.

Bref. Pour en revenir aux sujets plus réjouissants, je n’ai pas choisi cet intervalle de 18 mois par hasard: c’est à ce moment-là que j’ai rencontré Monique et Papy. Sans la magie de ce fantastique labyrinthe de choix dont je parlais il y a quelques jours, sans l’inexplicable enchevêtrement de destinées qui rythme notre parcours ici-bas, ce blog n’existerait pas. C’est con hein, vous avez failli être tranquilles.

Permettez-moi de vous soumettre une statistique : sur les 36 articles de ce blog – 37 avec celui-ci, 15 concernent Monique ou des moments que j’ai vécus avec elle et Papy. Je ne reviendrai pas non plus ici sur les raisons qui me poussent à éprouver un tel amour pour eux. En revanche, je prendrais bien deux minutes pour résumer l’impact que cela a eu sur ma vie.

Vous le savez bien maintenant, je ne suis pas ce qu’on pourrait appeler le fils modèle. Pourtant, pendant longtemps, je dirais que je suis resté dans des délires relativement rationnels, me permettant par la même occasion un oxymore parfaitement inapproprié à une heure pareille.

Jusqu’en mars 2008, soit un an après avoir rencontré Monique, la situation est restée parfaitement stable. Et puis il y a eu le week-end de Pâques. Transahara. Le week-end où tout a basculé. Le week-end où j’ai découvert un monde dont je ne soupçonnais pas l’existence; un monde qui, si artificiel qu’il puisse  paraître à certains, m’a ouvert les portes d’une réflexion sur moi-même au cours de laquelle j’ai affronté bon nombre des démons qui me hantent depuis des années.

Non seulement je me suis découvert le courage d’affronter ce que je suis, mais j’ai également trouvé une source d’énergies et de bonnes vibes intarissable. Transahara, Amsterdam, Dole en Psy, la Street Parade, Tchik Tchak Boum, le K-Bar ou Back sous les Baumli, tous ces événements sont liés. Tous relèvent de la même logique, du même constat immuable.

Même si la vie nous réserve des moments magiques, c’est pas rose tous les jours. Le boulot, la santé, la crise – la fameuse, l’environnement, et la liste est longue. Il y a souvent des raisons de se réjouir, mais il y a sans cesse des raisons de se faire du mouron. Alors, de temps en temps, on a besoin d’un sas. Pour décompresser.

Un endroit si différent de ce que l’on connaît que rien ne suscite d’associations avec le monde réel. Un endroit reculé, perdu, envoûtant, souvent difficile d’accès – forcément, vu qu’il est perdu et reculé; un endroit où l’esprit est si fantastiquement libre de ses mouvements qu’il s’ouvre à une dimension inaccessible jusqu’alors.

Je pense que je tiens là ma conclusion de la soirée, même si le cheminement qui m’y a conduit me semble désespérément laborieux et bancal: au cours de ces 18 derniers mois, j’ai vu s’opérer dans ma vie et dans mon esprit des changements plus spectaculaires que pendant les 23 années et demie précédentes.

Si j’aime à penser que ces changements sont positifs, je pense que mon organisme a un point de vue bien différent sur la question. Je me fait souvent l’étonnante réflexion que si je voulais faire don de mon corps à la science, la science me mettrait un gros pain dans la tête.

Mais que voulez vous: comme je vous l’annonçais dans le titre, it’s all about quality.

Mon voisin le teufeur

Posted in Maître Chéper avec des tags , on 13 septembre 2008 by The Psyminder

Cela fait maintenant 6 mois que j’ai emménagé dans ce nouvel appartement. La vie y est aussi belle que je l’imaginais; spacieux et meublé avec goût, il se trouve à proximité du centre ville et de tous les commerces de base. Je peux aller au travail à pied, mes enfants ont leur école à quelques dizaines de mètres seulement et un grand parc s’étend derrière notre immeuble.

Bref, tout est parfait. Sauf… comment dire. Ce n’est pas réellement un problème, mais il y a tout de même un élément dans mon entourage immédiat qui titille ma curiosité: mon voisin le teufeur.

Il a emménagé peu de temps après moi, dans l’appartement de l’autre côté de la rue. Je n’irai pas jusqu’à dire que nous nous connaissons, mais nous nous situons mutuellement, ce qui n’est déjà pas si mal.

Qu’est-ce qui cloche alors ? Difficile à dire. Je n’ai jamais été du genre à écumer les boîtes de nuit pendant ma jeunesse. Je viens d’une famille plutôt austère dans laquelle l’épanouissement personnel n’est pas opposable à la réussite professionnelle et au prestige familial. Ma femme est issue du même milieu – c’est d’ailleurs comme ça que nous nous sommes rencontrés.

Du coup, il m’a fallu un certain temps pour admettre que  la vie est certainement bien plus excitante que ce que j’en ai vu. Quand je regarde les jeunes autour de moi, et même en admettant qu’ils soient plus libérés et insouciants que moi à leur âge, je réalise bien que ma jeunesse aurait dû être plus exaltante que ça.

La première fois que j’ai fait cet amer constat, c’était un dimanche d’avril, J’étais allé chercher les croissants à la boulangerie – il devait être 10h – et je suis tombé sur mon voisin qui marchait en sens inverse.

“Déjà levé ?” lui dis-je d’un ton enjoué, content de voir que les jeunes d’aujourd’hui ne passent pas leur dimanche à glander au lit. “Pas encore couché”, me répond-il d’un ton compatissant, dépité de voir que les vieux d’aujourd’hui sont toujours incapables de passer leur dimanche à glander au lit. Puis il s’est engouffré dans son immeuble comme un résidu de mix dans une douille de bang (depuis quand je dis ça moi).

J’ai honte de l’avouer, mais je n’ai cessé de l’espionner depuis ce matin-là. Quelque chose en lui me fascine, sans que j’arrive à dire si j’en éprouve de la jalousie ou du dégoût. Ma raison me crie qu’il est profondément déviant, qu’il représente un danger pour mes enfants par les simples idées que son comportement pourrait leur donner.

Et pourtant.

Je me sens envahi d’une curiosité malsaine qui ne me ressemble pas. J’épie ses allées et venues, ses déplacements et ses expressions; j’étudie son comportement comme un scientifique étudierait une espèce inconnue, et je rougis rien que d’y penser. Mais c’est plus fort que moi.

Cela fait maintenant plusieurs mois que mon télescope est braqué sur son appartement. J’ai quitté mon poste de médecin pour ne plus avoir à travailler la nuit, et ainsi pouvoir me livrer à mes observations. Ma femme est partie avec les gosses en menaçant de me livrer aux flics, mais elle a dû se dégonfler, pensant que je finirai par redescendre sur terre. Je le pensais aussi.

Je n’ai jamais considéré ma jeunesse sérieuse et disciplinée comme un fardeau ou une source de frustration. Pourtant, j’observe ce type comme s’il incarnait tout ce que j’aurais pu, ou dû être. Je veux savoir ce qu’il fait, ce qu’il lit, ce qu’il mange, afin de savoir ce qu’il est et ce qu’il pense.

Régulièrement, son manège nocturne me laisse profondément perplexe.  Dans ses “grands soirs” comme je les appelle, il s’assied devant son ordinateur vers 22h. Sur le coup des 6h du matin, il y est toujours.  Pourtant, avec le temps, je crois avoir partiellement déchiffré les différents schémas que reproduisent ses doigts selon les situations auxquelles il fait face.

A mon avis, il passe de longs moments à discuter avec des gens – je ne comprends toujours pas ce que ces jeunes peuvent tant avoir à se raconter. Mais par dessus tout, je crois que ce type tient son propre site, ou quelque chose d’équivalent. Un blog, peut-être, même si je ne suis pas sûr de savoir précisément ce que ce terme désigne.

Sérieusement, je veux bien admettre que j’ai un train de retard, mais qui est capable de passer des heures dans le noir, face à un écran d’ordinateur, s’interrompant de temps à autres pour effectuer une danse grotesque au milieu de son appartement avant de reprendre position devant son clavier ?

En plus, sans vouloir cafter, ce type a un sérieux problème d’alcool. Martini, vin, pastis ou bière, ça fait un bon moment que je ne l’ai pas vu sans un verre à la main. Il est bientôt six heures du matin. Je suis certain de l’avoir vu gober des pilules, et ses réserves d’herbe jadis dignes des Jardins Suspendus de Babylone ont  maintenant atteint le niveau qui annonce généralement les situations d’urgence. Il est au taquet, de toute évidence.

Je  ne compte plus les nuits interminables durant lesquelles j’ai cherché à percer à jour ce comportement – n’y a-t-il pas dans l’énoncé du problème une contradiction sournoisement dissimulée qui expliquerait mon incapacité à le résoudre ?

Le pire dans tout ça, c’est que ce type est bien sous tous les rapports – extérieurement. Il tient la porte aux dames, est gentil avec les enfants – même quand ils viennent d’appuyer sur sa sonnette pour la 10ème fois, dit “monsieur” et “madame” et ne manque jamais de s’enquérir de la santé de ma petite famille lorsque nous nous croisons.  Alors pourquoi ?

Est-ce son côté schizophrène – que je présume – ou son apparent affranchissement des contraintes matérielles, je l’ignore; mais au fond de moi, quelque chose me crie que je dois m’en méfier. Un type qui dort le jour et vit la nuit, ce n’est pas normal. Un type qui organise des raves en solitaire dans son appartement en plein centre ville, ce n’est pas normal.

La semaine dernière, j’ai remarqué un événement inhabituel. Alors qu’il revient généralement de soirée dans un véhicule conduit par quelqu’un d’autre – probablement quelque camarade de débauche, il est revenu dimanche dernier par ses propres moyens. Sur le coup des 8h du matin, je l’ai vu descendre de voiture, la démarche incertaine, la mine hésitante et les yeux hallucinés.

N’y tenant plus, j’ai pris mon courage à deux mains et suis descendu précipitamment dans la rue afin de l’intercepter. J’atteignais la porte de mon immeuble lorsque je l’ai vu regarder dans ma direction et me saluer. Je me suis dit “cette fois, tu ne te dégonfles pas, tu lui poses la question sans détours: qu’est-ce qu’il trafique durant ces nuits interminables pour finir dans un état pareil ?”.

Je sors de l’immeuble et me dirige vers lui, la mine réjouie, raffermissant ma voix avant de laisser s’échapper la question fatidique. Surtout, ne pas se tromper dans les dosages. Enthousiaste, mais pas trop; nous sommes officiellement en bons termes, mais nous ne sommes pas pour autant ce que l’on appellerait des amis.

“Déjà levé ?” lui dis-je, ne croyant pas moi-même à ce qui vient d’échapper à mes lèvres. “Pas encore couché”, me répond-il à travers ses yeux de chouette, qui témoignent  toutefois confusément du sentiment de déjà vu que lui inspire cette séquence d’événements.

En le regardant rentrer dans son immeuble, j’essaie de comprendre pourquoi je lui ai posé la même question que d’habitude. En toute logique, lui m’a donné la même réponse, non sans s’être probablement dit que je ne suis qu’un vieillard sénile à la mémoire défaillante.

Je remonte dans mon appartement et me rassieds derrière mon télescope. Je finirai bien par comprendre qui tu es, bougre de chéper.

Delirium Nocturnum

Posted in Maître Chéper avec des tags , on 13 septembre 2008 by The Psyminder

Les plus latinistes d’entre vous me feront peut-être remarquer que mon titre est faux – c’est fort possible. Seulement, je réalise à l’instant que je n’ai pas encore parlé de ce fameux week-end du 30 août, et que je me dois de le faire même à une heure aussi avancée de la nuit.

Lors de ce week-end marathon, j’ai vécu les dernières heures du K-Bar d’Artamis. Ce site, l’un des derniers lieux alternatifs de la ville, doit en effet être fermé pour être décontaminé. Si le débat entre les partisans et les détracteurs de cette opération est digne d’intérêt, ce n’est pas mon principal sujet d’inspiration ce soir.

Pour ce dernier week-end si symbolique, deux grosses soirées psytrance étaient annoncées au K-Bar, l’une des nombreuses salles présentes sur le site. Accompagné de Monique et Papy, ainsi que de Quentin le vendredi, nous sommes allés rendre hommage à ce lieu mythique pour être témoins de ses derniers soubresauts. Et pour s’en coller une grosse, accessoirement.

Ce que nous ignorions, c’est que la température au K-Bar avoisine les 40 degrés – et il ne s’agit pas d’une image. L’absence de fenêtres, la foule incroyablement dense et les beats endiablés des DJs ont eu tôt fait de transformer le floor en une vaste fournaise au sein de laquelle chaque mouvement nécessite deux fois plus d’énergie que d’ordinaire.

Il n’empêche que ce soir-là, tout le monde semble prêt à l’accepter. Pas parce que des piscines de fortune ont été installées sur le site, ni parce que 40 tonnes de sable ont été débarquées en prévision de cette soirée, ni même parce que ce week-end là, c’est l’un des bastions de la culture alternative genevoise qui tirait sa révérence.

Certains me traiteront probablement d’illuminé – ou bien pire, mais peu importe. Je maintiens que les gens qui étaient au K-Bar ce soir-là faisaient partie de cette communauté si particulière que l’on retrouve partout où la psytrance se manifeste.

J’ai beaucoup d’amis qui apprécient l’électro, très soft, en étant bien bourrés. Et je vous parle là d’une soirée dans laquelle le son est ultra conventionnel et la température ambiante humainement supportable.

Seulement, dans l’enfer du K-Bar – car il faut bien l’appeler ainsi, seuls les passionnés de psytrance pouvaient survivre. En tous cas, seuls les passionnés pouvaient y passer près de 6 heures au taquet, en ne s’interrompant que pour acheter des verres ou rouler des pets. Si le vendredi soir, à la limite, a été musicalement assez terne,  le samedi…

Le samedi soir, entre minuit et 4 heures, alors que nous n’étions pas encore redescendus de notre vendredi, Psyberpunk est venu faire ses adieux au K-Bar. Le K-Bar, c’est tout à fait l’endroit où on s’attend à voir Bruce. Un coin étrange, un peu intimidant si on ne connaît pas, mais où tous les styles sont invités à s’exprimer haut et fort.

Un coin dans lequel les sonorités uniques de Psyberpunk se teintent de ce caractère bestial et inarrêtable, rugissant d’un mur à l’autre, passant des basses graves et bouleversantes aux aigus électrisants, emplissant l’espace de leur incomparable profondeur qui en viendrait presque à me rendre parano.

J’ai perdu 3 kilos en sueur pendant ce week-end, et j’ai mis un moment à redescendre complètement. Je sais que je vis souvent ce genre de soirée plus intensément que la moyenne; il n’empêche que ce son-là n’était pas de ceux que vous tolérez l’espace d’une soirée à cause d’un coup dans le nez  – allitération à 05:23, qui dit mieux – surtout dans des conditions pareilles.

Quand on me demande ce qu’est exactement la psytrance, et pourquoi j’y réagis si violemment, je ne sais jamais vraiment quoi répondre. Pourquoi cette musique plutôt qu’une autre ? Pourquoi me fait-elle vibrer à ce point ? Pourquoi appelle-t-elle de ma part des réactions aussi primitives ?

Quelle que soit la réponse, je pense que la mouvance psytrance fait partie de celles qui se vivent passionnément.  Soit on embrasse toute la philosophie, l’essence même de ce milieu, soit on y est insensible ou opposé. Cela ne signifie pas forcément que l’on méprise ceux qui gravitent au sein de cet univers, mais seulement que l’on n’en partage pas les valeurs.

Dans tous les cas, je pense avoir réellement trouvé ma place dans cet environnement. Il a réveillé en moi bon nombre de choses que je ne soupçonnais même pas, et il m’a guidé dans la quête éprouvante qui mène à la compréhension de ce que l’on est vraiment.

J’insiste. Pas qui, mais ce que l’on est. Un organisme en perpétuelle évolution, évoluant au sein d’un système plus complexe. Pour comprendre le système, il faut comprendre l’individu. Et pour comprendre l’individu, il faut faire tomber les barrières. Une à une.

Ca n’a pas été facile, et je n’ai pas la prétention de croire que tout va s’arrêter là comme par enchantement. En attendant, ce soir, je pense avoir fait un putain de pas en avant. En espérant que je n’étais pas en haut d’une falaise.