Blogueur sous ecstasy 1

Je ne sais plus comment ça m’est venu, mais j’ai un jour fait un constat assez surprenant: à ma connaissance, je suis le seul chéper de la famille. Quand je me compare au reste de ma famille, et que j’analyse son parcours à travers les générations, mon arrivée dans l’arbre généalogique a quand même dû bouleverser un certain nombre de statistiques.

Mes arrière-grands-parents étaient des gens très modestes – mais je n’en sais pas beaucoup plus. Mes grands-parents se sont distingués dans la Résistance pendant la deuxième Guerre Mondiale, et ont ensuite mené des carrières brillantes. Mon grand-père paternel notamment est un personnage fascinant, qui a élevé ses quatre enfants avec honnêteté, bonté et succès.

J’ai déjà parlé de mon père. Ma mère était également une personne brillante et incroyablement généreuse. Ironie du sort, elle a travaillé bénévolement de longues années dans l’établissement qui l’a plus tard vue rendre son dernier souffle. Mon frère est un génie. Diplômé de l’Ecole Polytechnique et ingénieur hors pair, il est un modèle de sérieux et de discipline. Droit comme la justice en toutes circonstances, et presque pur comme au premier jour.

Et puis il y a moi. Et là il se passe quelque chose de bizarre. Dans la mesure où mon frère et moi avons grandi ensemble et reçu la même éducation, on peut penser que ce sont nos expériences respectives qui ont le plus contribué à façonner nos différences. Cela dit, je n’arrive pas à comprendre à quel moment j’ai bifurqué dans la voie qui est la mienne aujourd’hui.

Je me souviens de ma première clope. C’était un week-end à la montagne, j’avais 14 ans. Je passais une soirée pourrie, je déprimais et j’ai fumé, alors que j’étais un anti-tabac convaincu depuis toujours.

Je me souviens de mon premier joint. C’était un Nouvel An à la montagne, j’étais bien éméché et j’ai fumé, alors que j’étais un anti-cannabis convaincu depuis toujours.

Je me souviens de mon premier rail de coke. J’étais dans la voiture d’un ami, il en avait acheté un peu pour tester mais il hésitait à le faire tout seul. J’étais bien éméché et j’ai sniffé, alors que j’étais un anti-coke convaincu depuis toujours.

Je me souviens de ma première ecsta. J’étais en boîte avec un pote, dans un des seuls lieux alternatifs de la ville, pour une soirée drum’n'bass. Il m’en a proposé une. J’étais bien éméché, je l’ai gobée, alors que j’étais un anti-ecstasy convaincu depuis toujours.

Je me souviens de ma première tablette de LSD. C’était au cours d’une rave géante au bord d’un lac, j’étais avec un ami et j’ai avalé ce truc sans même savoir ce que c’était, alors que j’étais un anti-drogues inconnues convaincu depuis toujours.

Je me souviens de mon premier rail de speed. C’était à la même rave, pour compenser la descente de LSD. J’étais encore bien chéper, j’ai sniffé, alors que j’étais un anti-mélange de drogues convaincu depuis toujours.

Je me souviens de mon premier MDMA. C’était avec Papy et Monique avant d’aller en boîte. J’étais chaud comme la braise et bien éméché, et je l’ai gobé, dans la mesure où ça ne change plus grand chose à ce stade.

J’en arrive donc à ma question: à quel moment ai-je dévié du modèle parental droit, sérieux et discipliné pour endosser le costume de chéper qui est le mien aujourd’hui? Comment suis-je devenu cette instable machine à teufer, capable de danser 10 heures de suite avec un pied pété et prêt à tous les sacrifices pour peu que le décollage en vaille la chandelle?

Honnêtement, je n’en sais rien. Je pense que la vraie question est: où se situe la limite? Depuis mes 14 ans, je n’ai cessé de franchir des paliers d’intensité. Je recherche aujourd’hui les substances que je considérais comme dangereuses et inutiles à l’époque. Toujours plus haut, toujours plus loin, toujours en quête d’un nouvel Everest. Et je constate que cette évolution est étroitement liée à la musique.

J’ai toujours réagi au son. Je vis pour et par la musique, pour et par les vibrations. Mon humeur quotidienne est définie par ce que j’écoute. La teneur de mes textes dépend de la volonté des DJs. Depuis quelques mois, ça a pris une dimension presque effrayante. Je vis au rythme de la psytrance du matin au soir, et mes projets à long terme ne dépassent pas la date du prochain festival. Pour l’année 2008, vous savez à quoi ont servi les jours de vacances que j’ai pris? Transahara et Amsterdam.

Je ne sais pas combien de temps ce voyage va durer. J’ai un certain nombre de souvenirs qui m’empêchent de dormi depuis pas mal d’années maintenant; je pense que j’ai attaché beaucoup trop d’importance à des choses qui n’en valaient pas la peine. Je suis stressé et crevé depuis des années. J’ai vraiment besoin d’un break. M’éloigner de tout ça, arrêter de me projeter dans l’avenir et vivre le moment présent.

Triste ou pas, c’est comme ça: les festivals et les drogues me procurent des sensations que je n’aurais jamais crues possibles. En une demie-journée à Transahara, j’ai eu l’impression de rajeunir de 10 ans. Pour la première fois depuis 2003, j’ai passé plus de 24h sans penser à ma mère. Pour la première fois depuis 2003, je me suis endormi en moins d’une heure.

Alors oui, je connais déjà le couplet sur la santé et l’impact des drogues de synthèse sur le cerveau. J’en suis bien conscient. Là encore, l’ironie s’est invitée dans le tableau: c’est une phrases que mon père prononçait souvent qui dicte ma conduite aujourd’hui.

Quand on partait en vacances en famille, mon père nous faisait voyager en première classe. Quand ma mère lui faisait remarquer que c’était quand même pas donné, il répondait: “le bon temps qu’on prend maintenant, on le rendra jamais”. Quand ma mère est partie,  je pense qu’on avait tous cette phrase gravée au fer rouge dans la chair.

Le bon temps que je prends aujourd’hui, je ne le rendrai jamais. Il y a 8 mois, un ami à moi est mort dans un accident de la route. Il y a 4 mois, un ami à moi est mort dans une embrouille à la sortie d’une discothèque. Demain, je peux me faire ramasser en moto par un 36 tonnes et disparaître de la circulation – au propre comme au figuré.

Alors oui, c’est le scénario pessimiste. Les phrases du type “vis chaque jour comme si c’était le dernier” m’ont toujours profondément gonflé. Je pense au contraire qu’il faut soigneusement choisir les jours que l’on vivra “comme si c’était le dernier”. Mais une fois que l’on a fait son choix, on pousse le trip jusqu’au bout.

J’ai légèrement perdu le fil de ma pensée au cours de la soirée. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. C’est juste que de temps en temps, ça fait du bien de vider son sac, peu importe ce qu’il contient. J’ignore totalement si ce qui précède vous parle ou non. Et en définitive, il faut bien admettre que cela non plus n’a guère d’importance.

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