A walk in the park
Une première goutte s’écrase sur mon visage. Puis une deuxième. Je n’identifie pas immédiatement cette sensation, mais elle a au moins le mérite de me sortir de mon sommeil. Cela doit faire plus de deux heures que je comate sur ce banc, dans un état d’hébétude totale que seule la meilleure indoor peut me procurer.
Je tente de soulever ma tête, mais l’effort se révèle vite inutile : je n’ai pas encore la force de bouger. Une troisième goutte me tombe sur l’œil, comme pour me contraindre à l’ouvrir. J’ouvre l’autre, par pur esprit de contradiction. Je ne vais pas commencer à me faire dicter ma conduite par un vulgaire caprice climatique.
Le paysage est noyé dans la brume. Quelque chose ne colle pas. A moins de se trouver au Royaume-Uni, il est peu probable de subir les assauts simultanés de la pluie et du brouillard. J’en déduis donc que mon esprit a redémarré plus vite que mon corps, et que cette brume n’est en réalité qu’une illusion d’optique se jouant de mes yeux éclatés.
Quelle étrange sensation : je suis assez lucide pour comprendre que ma vue me joue des tours, mais pas encore capable d’y remédier. Une quatrième goutte atterrit sur ma lèvre supérieure. Je me lèche la lèvre inférieure, histoire de manifester que mon désir de contradiction est toujours bien vivace. Puis le ciel se déchire.
Je me redresse péniblement pour atteindre la position assise ; il est encore trop tôt pour espérer se lever sans que ma démarche titubante et mes problèmes de coordination n’attirent l’attention du premier agent municipal qui croisera ma route. Quand on sait que les agents en question sont plus nombreux dans les rues de ma ville que les Chinois à Shanghai, ce type de précaution n’est jamais superflu.
Le parc est à présent voilé par un épais rideau de pluie. Les contours des arbres se font incertains, et de petits torrents poussiéreux trahissent le nivellement très inégal des allées. Au loin, il me semble apercevoir une mère de famille sous un parapluie, tenant son enfant par la main et tentant avec peine de l’empêcher de sauter pieds joints dans les flaques naissantes.
Je ne suis néanmoins pas assez orgueilleux pour croire ce que me disent mes yeux (ils m’ont déjà prouvé que je ne devrais pas leur faire une confiance aveugle). A cette distance, il pourrait tout aussi bien s’agir de l’incroyable Hulk promenant un ours polaire. Dans mon état, je ne suis d’ailleurs pas convaincu qu’une telle vision serait susceptible de m’étonner.
Je suis désormais complètement trempé. L’averse qui m’a réveillé semble tourner à l’orage, mais je n’ai toujours pas la force de me lever. Ou peut-être le problème se situe-t-il plus en amont. Si ça se trouve, je serais capable de me lever (peut-être même de me déplacer sans assistance) mais mon esprit refuse de l’admettre. Il essaie de me persuader de mon incapacité chronique afin de repousser l’inéluctable; car il faut bien admettre que tôt ou tard, je devrai me mettre en mouvement.
Je décide de forcer la chance et passe avec peine en position assise. Puis je prends appui sur mes mains pour me donner un peu d’élan. Convaincu que la démarche va nécessiter un effort herculéen, je mets tout ce que j’ai de force dans cette seule et unique impulsion. Grave erreur. Le dosage est complètement incohérent, et les différentes parties de mon corps semblent réagir avec un épouvantable décalage les unes par rapport aux autres.
Ma tête part vers l’avant, mais mon pied gauche refuse de bouger, pendant que le droit reste coincé entre deux pavés. J’essaie d’amortir ma chute (à présent certaine) à l’aide de mes mains, mais le temps qu’elles parcourent la distance séparant le banc du sol, je me suis déjà fracassé le front sur le bitume. Je savais bien que j’aurais dû rester assis.