Le rythme infernal tenu depuis notre arrivée commence à se faire ressentir. Le réveil est plus long, plus difficile, et nous mettons plus de temps à démarrer (c’était déjà long au début alors imaginez maintenant). Nous décidons d’aller faire un tour en bateau sur les canaux d’Amsterdam, une activité parfaitement adaptée à notre énergie vacillante.
Le tour en bateau s’avère très agréable, d’autant qu’ils servent de la bière à bord. Visiblement atteinte physiquement, Monique roupille avec application du début à la fin (franchement Monique, tu exagères). Les explications distillées en plusieurs langues sont dans l’ensemble intéressantes, et j’acquière l’agréable certitude que cette fois je repartirai moins con que je ne suis arrivé.
En fin de journée, nous retournons acheter des champignons – une autre variété. J’avoue que leur aspect est peu ragoûtant. Nous rentrons les déguster à la péniche, et Papy me propose un concours de vitesse que je n’aurais évidemment jamais dû accepter. En l’espace de 60 secondes, nous avalons chacun 19 grammes de champignons verdâtres et filandreux.
Monique et Annick font preuve de plus de réserve. Annick finit néanmoins par jeter l’éponge et va se coucher, au bord du malaise et visiblement partie pour un sale quart d’heure. Ca n’aura pas traîné en tous cas. Papy, Monique et moi nous mettons ensuite en route pour le centre ville. Dans le métro, je suis à deux doigts de perdre totalement le contrôle en raison d’irrésistibles crises de fou rire.
Nous arrivons au 36, cet excellent Coffee Shop électro – le seul à ma connaissance. Nous nous installons à une table dans le fond, et je commence à me sentir mal. Mal comme rarement je l’ai été. Je me lève pour aller acheter de la weed. Vision d’horreur: quand le barman la pèse, j’ai l’impression de voir les têtes s’animer et se déplacer sur la balance.
Repoussant ce trip surhumain, je retourne m’asseoir mais n’y tiens bientôt plus. Je me lève et me précipite vers les toilettes. Quelqu’un vient visiblement d’y vomir et l’odeur est insoutenable. Je sors prendre l’air un moment. Tout va trop vite. Je suis parano. J’ai l’impression que les gens me regardent et que je vais me faire dérouiller au détour d’une ruelle. Je marche 30 secondes mais, craignant de me perdre, je retourne au 36.
Papy me tend un pétard, visiblement extra fort si j’en crois sa toux. J’attrape le stick mais ne sens pas son contact dans ma main. Je tire dessus, mais je ne le sens pas entre mes lèvres. J’exhale la fumée, mais je ne la sens pas remonter le long de ma gorge. Je suis complètement déconnecté du monde sensoriel, et je focalise toute mon attention sur ma respiration saccadée et anormalement rapide.
Voyant que ça ne passe pas, Monique lance un mouvement général. Je sens bien qu’il aurait préféré rester, mais Papy reste très classe et se lève sans un mot. Nous commençons à marcher à travers le Red Light District. Je ne sens pas mes jambes. Incapable de gérer un tel trip, j’annonce que je rentre; Papy me persuade de rester, non sans s’être copieusement foutu de ma gueule.
Je ne regrette pas de l’avoir écouté; quelques minutes plus tard, je redescends d’un palier et commence enfin à profiter de ma soirée. Nous marchons une bonne heure, passant devant les vitrines dans lesquelles se trémoussent des armées de bombes sexuelles offertes à la vue de touristes en chaleur. Je ne sens toujours pas mes jambes.
Nous finissons par prendre un taxi pour rentrer; nous nous arrêtons un peu avant la péniche “pour en fumer un dernier” – vous vous souvenez ? Je ne l’avais pas encore réalisé, mais la vue est à couper le souffle. De l’autre côté de l’Amstel se trouve une zone résidentielle aux superbes bâtiments de brique; le ciel, vierge de tout nuage, brille sous l’éclat d’une pleine lune époustouflante. La rivière à nos pieds réfléchit cette lueur vespérale dans un concert de silencieux miroitements.
Quand nous rentrons enfin, Annick dort; elle a visiblement traversé son désert et jouit à présent d’un repos bien mérité. Je m’allonge à côté d’elle et plonge rapidement dans un profond sommeil.