Nous nous levons sans nous presser en milieu de matinée. Notre séjour à Kyoto va durer 3 nuits, il n’est donc nul besoin de se mettre la pression. D’autant qu’hier, mine de rien, on a bien descendu.
Nous arrivons néanmoins trop tôt, le check-in ne commençant officiellement qu’à 15h.
Nous allons donc manger un morceau dans le restaurant de l’autre côté de la route avant de revenir prendre possession de nos chambres. Dernier étage, avec ascension par le sempiternel escalier large comme une ligne de blanche. Classique en somme.
La chambre est la copie conforme de celle d’Osaka, ce qui n’est guère surprenant puisque cette auberge fait également partie du réseau J-Hoppers. Nous nous installons rapidement car nous voulons commencer les visites dès aujourd’hui.
Notre premier destination est le temple zen Tofokuji. Un lieu magnifique, silencieux et relaxant situé en pleine nature, à quelques minutes de marche de la ville.
Nous prenons notre temps pour nous imprégner de l’atmosphère des lieux. Le temps maussade ne suffit pas à nuire au charme de l’endroit mais fait régulièrement pester Michael et Jack, qui déplorent l’impact de la mauvaise luminosité sur leurs performances photographiques.
Nous nous mettons ensuite en route pour le temple Fushimiinari, célèbre pour son parcours d’otori – toujours ces fameuses portes en T.
Elles sont en effet des milliers, collées les unes à la suite des autres et s’enfonçant dans la montagne le long d’une ascension de plusieurs kilomètres.
Un travail de fourmi – mais de fourmi dangereusement psychopathe. Ah, j’oublie un léger détail: en passant sous la première otori, nous n’avons pas la moindre idée de la longueur du chemin qui s’étend devant nous.
Nous démarrons donc lentement, prenant des photos, admirant le travail impressionnant des pères fondateurs du site et discutant joyeusement. Le parcours continue à perte de vue.
Nous faisons une pause et en profitons pour fumer une clope. Nous parlons moins. La nuit tombe, nous sommes en sueur mais n’osons nous découvrir en raison de l’humidité et du froid qui vont bientôt s’abattre sur nous. Le parcours continue à perte de vue.
Il fait de plus en plus sombre. Nos jambes commencent à se faire sentir, et nous nous arrêtons régulièrement pour discuter de la pertinence de continuer l’ascension à l’aveuglette. Le parcours continue à perte de vue.
A plusieurs reprises, nous sommes à deux doigts de faire demi-tour, mais chaque mètre supplémentaire renforce le poids de cet argument: maintenant qu’on a fait tout ça, ce serait trop con de ne pas aller au bout.
Nous courons désormais, gravissant les marches 2 par 2, puis 4 par 4 au fur et à mesure qu’elles rétrécissent. La forêt environnante se fait plus clairsemée, et nous sentons confusément que nous touchons au but.
Et en effet, après une dernière ligne droite, nous atteignons enfin le sommet du parcours. Nous débouchons sur un lieu des plus étranges, fait de pierres granitiques et sinistres au milieu desquelles serpente un dédale de minuscules allées.
Le franchissant, nous apercevons une sorte de promontoire à une vingtaine de mètres. Une avancée sortant du couvert des arbres et offrant une vue totalement dégagée sur l’horizon.
Une vue imprenable sur Kyoto.
Malgré l’obscurité grandissante, le spectacle est superbe. Nous sommes fiers d’avoir atteint le sommet et profitons de cet instant en silence, laissant voler nos regards sur la vallée et profitant d’un délicieux moment de fraternité.
La nuit est définitivement tombée alors que nous amorçons la descente. Jack part devant en trottinant, espérant avoir encore le temps d’acheter des souvenirs. Je descends en bavardant tranquillement avec Michael.
De nuit, le spectacle est encore plus impressionnant. Des lampions sont allumés le long du parcours, mais l’ensemble du site baigne dans une pénombre majestueuse. La nature murmure tout près de nous, mais les otori sont si serrées que l’on ne peut voir à travers.
C’est avec un certain soulagement que nous arrivons en bas, retrouvant un Jack dépité d’être arrivé après la fermeture des nombreuses échoppes à saloperies – à souvenirs pardon. Direction l’hôtel, non sans avoir fait le plein de bières en vue de l’apéro.
Fidèles à notre schéma désormais bien rôdé, nous sortons en quête d’un restaurant. Nous ne sommes guère inspirés et optons mollement pour un établissement visiblement spécialisé dans la brochette.
L’absence d’indications en anglais sur le menu nous contraint à croire les photos des plats. C’est donc sans trop de surprise qu’après quelques heureuses pioches, nous voyons la table se couvrir de brochettes de coeur et de foie suscitant en nous un enthousiasme très relatif.
L’expérience ne s’avère en fin de compte pas si déplaisante, à ma grande surprise je l’avoue – je n’avais encore jamais mangé ces organes dont l’aspect suffit d’ordinaire à me filer la gerbe. Japan power, pas vrai?
Nous rentrons directement à l’hôtel, portant encore sur nos épaules la fatigue d’Osaka. Inutile de sortir ce soir, d’autant qu’en ce qui me concerne, la journée de demain s’annonce mitigée.
Je dois en effet me rendre à l’hôpital de Kyoto suite à une recommandation appuyée de Michael: j’ai des points de suture défaillants dans le dos, une plaie qui ne se referme pas et une infection qui menace d’en profiter.
Je ne parle pas japonais, et il est de notoriété publique que les médecins japonais anglophones sont aussi nombreux dans le pays que les journalistes indépendants en Chine. Ca promet.
A notre réveil – un peu tardif, nous descendons solliciter l’assistance de la réceptionniste de l’auberge. Elle contacte l’hôpital, explique vaguement la situation et m’informe que je peux être admis si j’arrive avant 11h30.
Il est 10h30 mais l’hôpital n’est qu’à quelques centaines de mètres – nous l’avons vu la veille en allant au temple zen. Elle rédige ensuite une note en japonais contenant toutes les informations que les médecins ont besoin de connaître pour traiter mon cas.
Je le dis d’emblée, tout s’est passé à merveille. Néanmoins, si je peux vous donner un conseil, ce sera le suivant: apprenez la langue avant d’aller là-bas, juste au cas où vous devriez malencontreusement vous retrouver dans un hôpital.
J’ai heureusement été rapidement mis en contact avec un médecin légèrement anglophone qui m’a accompagné dans toutes les démarches administratives. L’infirmière qui s’est occupée de moi était carrément canon, et j’ai atterri chez un dermato à l’anglais irréprochable.
Et bien malgré tout, se retrouver dans un endroit pareil sans avoir la moindre idée de ce qui se dit autour de vous, ce n’est pas ce que j’ai vu de plus rassurant. Mais passons.
L’opération se passe à merveille mais me laissera un mal de chien pendant près de 48 heures. Je suis placé sous anti-douleurs et antibiotiques, histoire d’éviter tout risque de nouvelle infection, règle la note et quitte les lieux moins de 3h après y être entré.
Efficaces les margoulins.
je retrouve Michael et Jack qui étaient partis visiter un temple – il n’y a que ça à Kyoto de toute façon, soyons francs. Nous mangeons un morceau puis allons visiter le musée du manga.
Grosse déception en ce qui me concerne: il s’agit en fait d’une bibliothèque géante contenant des milliers de mangas… en japonais bien sûr. Autant dire que nous ne nous éternisons pas.
Nous décidons de cuisiner à l’hôtel, pour changer un peu et pour économiser sur le budget bouffe plutôt conséquent depuis notre arrivée. Alors que nous finissons de manger, un autre locataire de l’auberge commence à nous parler: Jorg, de Münich.
Le type est seul et plutôt sympa. Si j’osais un hommage à Raoul Duke, je dirais qu’en dépit se race il se révèle d’une agréable compagnie. Il a vécu les débuts du mouvement techno et semble être un chéper rangé, ce qui lui vaut d’autant plus ma sympathie.
Nous descendons fumer notre clope digestive avec lui. 3 heures plus tard, nous avons racheté clopes et bières et discutons toujours sur le trottoir, devant la porte d’entrée. Michael a chopé un numéro de téléphone sans que personne ne comprenne comment.
Nous nous couchons certes imbibés, mais néanmoins décidés à profiter pleinement le lendemain de notre dernier jour ici.
Nous nous levons de bonne heure et partons visiter le Palais Impérial. En réalité, nous en ferons le tour et en foulerons les allées, mais nous ne pénétrerons pas dans l’enceinte du bâtiment: il aurait fallu pour cela réserver des tickets à l’avance, chose que nous ignorions.
La pluie commence à tomber pour la première fois du séjour alors que nous quittons les lieux, direction Nijojo Castle. Un lieu d’une autre époque qui, à l’image de tant d’autre à Kyoto, semble avoir traversé les âges sans subir l’influence de la civilisation qui lui sert désormais d’écrin.
Une fois terminée la visite du château et de ses somptueux jardins, nous grimpons en haut de la Kyoto Tower pour avoir enfin une vision globale de la ville. Nous y buvons le café le plus cher de nos vies avant de rentrer àl’auberge, où nous mangeons à nouveau.
Nous emmenons ensuite Jorg et un Lucernois rencontré à notre arrivée dans un bar visiblement réputé. Il nous faudra 1h30 de marche et l’aide de plusieurs Japonais pour trouver, en fin de compte, un bar on ne peut plus banal.
Pas démontés pour autant, nous initions nos nouveaux amis au jeu du paquet de clopes. Michael, Jack et moi payons tournée sur tournée. Nos invités, visiblement moins entraînés que nous, semblent souffrir mais cussent dignement.
A notre retour, nous discutons encore un moment avec Jorg. Lui aussi retourne à Tokyo, mais un jour après nous. Nous formulons donc le plan de nous y retrouver et allons profiter d’un sommeil plus que nécessaire.
Demain, retour dans la capitale. Dernière étape d’un séjour déjà légendaire.