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Posted in Publicité avec des tags on 20 novembre 2009 by The Psyminder

Un homme déambule dans une rue déserte. Il est sale, mal rasé et ses vêtements sont déchirés.

Il tremble, se gratte, tousse à en cracher ses poumons puis se gratte à nouveau. Une pluie fine mais pénétrante le glace jusqu’à la moelle.

Il fouille nerveusement ses poches et finit par en sortir un porte-monnaie élimé. Il en verse le contenu dans la paume de sa main et compte fébrilement les quelques pièces qui constituent son maigre pactole.

Lorsqu’il relève la tête, son visage exprime un profond désarroi. Une sourde résignation éclaire ses yeux creusés alors qu’il reprend sa route, selon un itinéraire vraisemblablement maintes fois emprunté tant son pas est désormais assuré.

Il rejoint une rue plus animée et se dirige vers un fast food dont l’entrée est surmontée d’un grand M jaune enjambant une gélule de MDMA.

Sur le trottoir, une dizaine d’hommes et de femmes dans le même état que lui font la queue pour rentrer dans le restaurant déjà bondé. Il prend place au bout de la file et commence à se ronger violemment les ongles.

Le temps semble s’écouler au ralenti. Il avance centimètre par centimètre, toujours tremblant. Une quinte de toux caverneuse le fait régulièrement trembler de la tête aux pieds, puis il reprend sa mastication compulsive en jetant autour de lui des regards de fennec apeuré.

Écran noir.

Nous retrouvons l’homme à quelques mètres d’une caisse. Il sue à grosses gouttes, ses doigts sont en sang et son visage a pris une teinte cadavérique.

Seul le feu dans ses yeux a conservé une puissance quasiment animale: il sait maintenant qu’il touche au but.

Devant lui, un individu plus mort que vif passe sa commande d’une voix d’outre-tombe:

- Un menu Royal Shit.

- Quelle boisson?

- Ecsta-cola.

- Un dessert?

- Non… Euh oui, attendez… un Sundae Coco-là.

- C’est noté merci. Les pailles pour le Sundae se trouvent sur votre droite.

Sur sa gauche, la discussion flirte tout aussi dangereusement avec les frontières de la rationalité humaine:

- Un Shit-Bacon.

- Fries ou pota-doses?

- Pota-doses, avec une sauce kéta-chope.

- Boisson?

- Mesca-cola.

- Sur place j’imagine?

- Non, à emporter… J’ai une famille à nourrir.

L’homme est soudainement arraché à sa contemplation. Une caissière l’appelle en lui souriant chaleureusement: son tour est enfin arrivé.

- Un Happy Deal s’il vous plaît.

- Version complète?

- J’ai mon garrot perso.

- Avec ceci?

- Lipton Ice Trip.

L’homme récupère religieusement sa commande qu’il paie de ses dernières piécettes. Il s’installe à une table dans un coin de la salle et ouvre son Happy Deal, dont il sort délicatement le contenu pour le poser devant lui.

Cuillère, briquet, sachet de poudre brune, désinfectant, coton et seringue, tout est là – il ne manque que le garrot. Il sort de sa poche une lanière de cuir usée jusqu’à la trame et la dépose à côté du sinistre attirail qui s’étale sous ses yeux.

Il attrape sa boisson et la descend d’un seul trait, puis il prend une profonde inspiration et ferme les yeux. Lorsqu’il les rouvre, ses tremblements irrépressibles ont cessé.

D’une main experte, il noue le garrot autour de son bras, crispe et décrispe rapidement ses doigts une dizaine de fois, puis il se frappe l’intérieur du coude avec le majeur et l’index tendus à bloc.

La veine trace sur son avant-bras des sillons d’une netteté si sublime qu’elle en devient tétanisante. Elle saille sous la peau avec une telle violence qu’elle semble sur le point de percer l’épiderme d’une seconde à l’autre.

Dans une succession de gestes rapides et précis, il prépare son fix. L’éclat de ses yeux devient insoutenable alors que son être tout entier œuvre à l’accomplissement d’un objectif unique: le flash.

Zoom sur l’aiguille s’enfonçant dans son bras, sur le piston qui s’active lentement et sur le mélange mortel propulsé directement dans l’organisme du toxico déjà déconnecté de la réalité.

Il se laisse aller en arrière, s’affale sur le dossier de sa chaise et laisse tomber la seringue sur le sol. Ses yeux vides fixent le plafond tandis qu’un sourire béat traverse son visage d’une oreille à l’autre.

Il est seul, sans le sou et actuellement complètement défoncé. Il n’a ni ambition ni fierté, ne sait absolument rien faire de ses dix doigts et est incapable de se projeter ne serait-ce que 24 heures dans l’avenir.

Pourtant, il sourit.

Il sourit comme jamais aucun homme n’a souri avant lui, déchiré par une fulgurante montée d’héroïne, perdu dans un rêve inaccessible à tout autre et temporairement libéré des contraintes inhérentes à notre mode de vie.

Il se lève péniblement, son visage exprimant toujours un contentement inégalable. Il vide le contenu de son plateau dans la poubelle, franchit la porte à double battants et retrouve la rue désormais voilée d’un épais rideau de pluie.

Avant de réintégrer à sa morne routine, il se retourne et jette un regard langoureux vers cette enseigne qu’il semble simultanément craindre et vénérer.

Un grand M jaune enjambant une gélule de MDMA.

Il laisse échapper un sourire résigné, sans pour autant se départir de ce sourire qui semble vouloir prendre racine sur son faciès déformé par des années d’excès.

Ses yeux expriment désormais une confiance retrouvée et une détermination sans faille. Son repas semble bel et bien avoir insufflé en lui la force dont il avait besoin pour surmonter son désespoir quotidien.

Gros plan sur un avant-bras couvert d’hématomes, au milieu desquels une veine turgescente dessine insolemment le célèbre  slogan d’un fast food insidieusement addictif.

MacDope: I’m Loving It.

Génération perdue

Posted in Instantanés avec des tags , , on 13 novembre 2009 by The Psyminder

J’ai une petite heure à tuer avant que Papy et Monique ne débarquent chez moi, heure que je vais utiliser pour vous faire part d’une réflexion qui s’insinue régulièrement en moi depuis quelques temps.

A vrai dire, il s’agit moins d’une réflexion que d’un constat. Pour une fois, je me borne en effet à assimiler ce qui se passe autour de moi sans essayer d’y trouver un sens caché dans la minute qui suit.

Dernièrement, j’ai donc constaté que j’appartiens à une génération profondément désorientée. Pire même, une génération déprimée et résignée qui n’entretient plus aucun espoir envers l’avenir et ses surprises.

Pendant longtemps, j’ai cru être un cas relativement unique. Autour de moi, tous semblaient en permanence si heureux et confiants que ça en devenait presque agaçant.

Avec le temps, j’ai pris du recul par rapport à ma situation. J’ai commencé à analyser plus clairement ce qui se passait chez les autres, y cherchant des réponses aux nombreux questionnements qui me hantaient.

J’ai ainsi réalisé que quand on souffre soi-même de certains symptômes  psychologiques, on les repère beaucoup plus facilement chez les autres. Pas besoin de creuser, ils vous sautent aux yeux.

En effet, je n’ai pas trouvé dans mon entourage cette force et cette insouciance à laquelle je m’attendais, celles-là même que je recherchais si ardemment.

A la place, j’ai découvert de nombreux êtres en apparence aussi solides que moi, mais en réalité aussi malheureux et déboussolés. Des âmes perdues, en souffrance et visiblement engagées sur le même chemin de croix que le mien.

A ces perceptions qui me traversaient ce sont rapidement ajoutées de nombreuses manifestations parfaitement concrètes de ce mal-être ambiant: psychanalyses, antidépresseur et autres discours macabres ont eu tôt fait de renforcer ma conviction.

Nombreux sont ces naufragé remontant péniblement le courant d’une éreintante lassitude envers la vie.

Une lassitude qui, sans prendre systématiquement des proportions dramatiques, laisse toujours planer un angoissant voile d’incertitude sur les extrémités auxquelles elle pourrait les mener: le fameux clash de trop.

La question qui s’impose face à ce constat est, naturellement, pourquoi? Je vous annonce tout de suite – et ça ne devrait pas vous surprendre – que je n’en sais absolument rien.

Il me semble en effet que ce mal-être tient bien moins aux épreuves ponctuelles de la vie qu’à un état d’esprit général indépendant de l’heure et de l’endroit.

Qu’est-ce qui peut bien pousser tant de jeunes hommes et femmes vers cet état de détresse, de désespoir et de fatalisme, qui plus est dans un pays régulièrement cité pour son calme, sa richesse et sa qualité de vie?

Serait-ce l’insidieuse prise de conscience que, au sein d’un monde dans lequel nous avons visiblement tout pour réussir, nous sommes finalement d’une consternante banalité?

Est-ce un effet pervers de notre confort quotidien? Un réflexe de rejet instinctif face au bonheur et à la vie faciles, comme une flagellation mentale que l’on s’infligerait inconsciemment pour se punir de ne manquer de rien?

Serions-nous de grands idéalistes qui, nous étant figuré un avenir excessivement excitant et radieux, nous retrouvons incapables de gérer la désillusion que représente le monde souillé dans lequel nous évoluons?

Je vous l’ai dit, je n’en sais rien. Je veux aussi éviter de trop généraliser dans la mesure où, soyons francs, je connais plus de gens qui pètent le feu que de gens qui pètent les plombs. Il n’empêche.

Il n’empêche que le phénomène me semble suffisamment répandu pour soulever un certain nombre de questions – la principale pour moi étant clairement c’est quoi ce bordel?

Autant je commence à me foutre totalement de ma propre situation, autant j’accepte difficilement de voir des gens que j’aime autant être si mal dans leur peau.

Ca commence d’ailleurs à avoir sur moi un effet aussi positif qu’inattendu.

J’ai de plus en plus envie de sortir du puits, histoire de pouvoir me concentrer pleinement à ces amis en perdition. Je me sens bien en ce moment, je recommence à y croire et je veux profiter de cette bonne dynamique.

Je ne compte évidemment pas guider l’intégralité d’une génération perdue à moi tout seul. En revanche, je devrais être capable d’aider ces gens formidables qui constituent ma famille la plus proche à sortir du tunnel.

Croyez-moi, ces gens dont je vous parle ne méritent vraiment pas d’y être.

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Posted in Publicité avec des tags on 12 novembre 2009 by The Psyminder

La scène s’ouvre sur une pièce d’un blanc étincelant, éclairée dans ses moindres recoins par de puissants néons fixés au plafond.

Des hommes vêtus de blouses se déplacent silencieusement entre des rangées de tables métalliques. Une pile d’appareils médicaux et de pompes en plastique encadre chacune d’elles dans un concert de sons et de clignotements.

Sur chaque table se trouve un Japonais.

Un Japonais comateux, solidement attaché, équipé d’un nombre impressionnants de capteurs et relié à une pompe par un le biais d’une gigantesque intraveineuse.

Ils sont ainsi des dizaines, répartis dans toute la pièce, visiblement embarqués bien malgré eux dans quelque sordide expérimentation scientifique. La peur se lit sur leurs visages.

Gros plan sur une pompe qui émet à intervalles irréguliers de sinistres gargouillis. Son contenu est d’une clarté surprenante pour un liquide sorti tout droit d’un corps humain – s’agirait-il d’un nouveau filtre à café?

A l’autre bout de la pompe, même constat: c’est un liquide presque translucide qui se déverse innocemment dans une simple bassine. Ni protection bactériologique ni mise en garde alarmante: pas le moindre signe de toxicité à l’horizon.

Il s’agit bel et bien de flotte.

Lorsque la bassine est pleine, des hommes en uniforme viennent évacuer un Japonais fortement déshydraté pour le remplacer aussi sec par un plus humide – calembour pourri séquencé à 2GHZ inside.

C’est donc dans un ballet incessant et abject que des Japonais visiblement drogués – mais conscients – se succèdent sur ces repoussantes tables de succion, à un rythme dont la régularité suggère un processus longuement répété.

De leur côté, les hommes en blouse sont imperturbables.

Ils semblent relater par écrit le déroulement et le résultat de chaque expérience, gribouillant inlassablement de sibyllines pattes de mouche sur des blocs qu’ils remplissent à une vitesse affolante.

Chaque bloc est estampillé PR – deux lettres majuscules bleues nuit finement brodées sur une image qui évoque vaguement une bouteille. Ou une sacrée nana, en cherchant bien et en revenant du Japon.

La caméra suit l’un des hommes en blouse alors qu’il quitte ce qu’il convient désormais d’appeler un laboratoire. Portes automatiques, couloir froid et dénudé, ascenseur grinçant. L’homme monte.

Il arrive devant une porte imposante au bois précieux et aux poignées d’or. Il frappe, timidement d’abord, puis avec un peu plus d’aplomb.

Une voix à l’intérieur lui intime d’entrer. Il ouvre d’une main hésitante, marque un temps d’arrêt pour se ressaisir et pénètre dans la pièce. La porte se referme derrière lui sans le moindre bruit.

Au milieu de la pièce, un homme assis dans un grand fauteuil lui tourne le dos.

Il fume un énorme cigare. Devant lui, une batterie d’écrans lui donne une vue détaillée du laboratoire et des rangées de tables brillant outrageusement au coeur de cet enfer.

L’homme à la blouse s’avance, salue en s’inclinant bien bas et tend à l’inconnu le compte rendu de ses dernières expériences. Celui-ci les lit rapidement, et son visage se fend d’un sourire carnassier.

Il s’adresse à l’homme en blouse sans le regarder:

- Pourcentage de la population traité?

- 63%, Monsieur.

- Combien de temps pour les 37% restant?

- Moins de 6 semaines, Monsieur. Vous êtes bien sûr de vouloir aller jusqu’au bout?

L’inconnu lui jette alors un regard empli de colère et d’indignation. L’homme à la blouse chancelle, recule de quelques pas et bafouille une excuse rendue inintelligible par ses claquements de dents.

L’inconnu éructe:

- Je ne m’arrêterai pas avant d’avoir traité tout le monde, tu m’entends?!

Il attrape alors un verre en cristal posé sur une table basse à sa gauche, prends quelques glaçons dans le seau, puis se verse une bonne dose d’un liquide oscillant entre jaune foncé et brun clair.

Les glaçons crépitent sous l’impact.

L’inconnu attrape alors une carafe d’eau et s’en verse prudemment quelques gouttes. Au contact de l’eau, le liquide revêt une teinte claire et laiteuse, désormais totalement opaque.

Il en boit une longue gorgée. Son veston retombe légèrement sur son bras alors qu’il lève son verre, et l’on aperçoit l’espace d’un instant la délicate inscription gravée dans sa gourmette en platine: Pernod Ricard.

Lettres formées par une succession de glaçons et bruit de bouteilles en fond sonore.

Ricard “Tokyo Limited Edition”: ne tolérez jamais trop d’eau dans le jaune.

Japon 2009: Tokyo Part 2

Posted in Blog Trotter avec des tags , on 9 novembre 2009 by The Psyminder

A notre réveil au matin du mercredi 28, nous faisons en sorte d’être rapidement opérationnels afin d’arriver à Tokyo avant midi. Aucune raison précise à cela, c’est juste un objectif comme un autre.

Nous logeons cette fois dans le quartier de Roppongi, l’autre quartier vraiment chaud de la ville. Même si Shibuya lui a volé la vedette il y a déjà quelques années, il s’agit encore d’une fourmilière débridée – retour inopiné de calembour pourri inside – et très densément peuplée.

Il nous faut un certain temps depuis la gare pour trouver notre hôtel, le Villa Fontaine. Un hôtel de grand standing  situé dans le quartier chic de Roppongi Hills.

Les nuits ne sont pas données mais nous l’avons précisément choisi pour finir le séjour en beauté, et un peu aussi parce qu’on savait en réservant qu’on serait vite gavés par les J-Hoppers.

Fidèles à notre habitude, nous arrivons trop tôt pour le check-in. Qu’est-ce qu’ils ont à nous faire poireauter à chaque fois jusqu’à 15h? Du coup je ne vois vraiment pas l’intérêt de foutre les gens dehors à 11h le matin de leur départ, mais passons.

Nous en profitons pour aller manger au restaurant situé juste à côté. Bouffe indienne, je ne suis pas fan mais ça a le mérite d’être inédit. Nous allons ensuite nous balader dans le quartier.

La seule chose proche de nous que recommande le Routard est la Mori Tower, building impressionnant truffé de magasins et d’animation paraît-il. La tour a de la gueule, aucun doute là-dessus, mais le reste ne nous emballe pas plus que ça.

Peut-être parce que la quasi totalité des magasins est composée de boutiques de fringues féminines, salons de beauté et autres salons de coiffure. Peut-être.

Nous allons donc marcher sans but précis dans les rues, prenant la température, apprivoisant le quartier, frémissant sous la beauté céleste de nos anges tokyoites enfin retrouvés et savourant sans modération notre plaisir d’être revenus dans la fournaise de la capitale.

Nous repassons prendre possession de la chambre: confortable à souhait et équipée d’un frigo, d’une télé et d’un ordinateur avec accès Internet gratuit. Gros point négatif en revanche: pas de service de chambre – tant pis pour notre singe mort.

Le temps d’une douche et d’un rapide apéro, nous sortons une nouvelle fois chercher de quoi nous sustenter, sans savoir dans quel piège à loup nous nous apprêtons à mettre le pied.

La grande rue à Roppongi, la plus animée et la plus fournie donc, a une caractéristique assez particulière: tous les 10 mètres environ, on tombe sur un black – parfois un groupe – qui essaie de nous emmener dans un bar à putes.

Shinjuku en 10 fois pire.

Très sincèrement, nous avons failli devenir tarés. Au début on répond gentiment, puis on s’impatiente, et les derniers on les envoie presque chier à coups d’insultes avant qu’ils aient pu esquisser un pas vers nous.

Crise de nerfs garantie si on y reste trop longtemps.

C’est donc presque pour nous échapper que nous optons rapidement pour un restaurant italien. Hélas, à peine rassasiés et redescendus dans la rue, le grand bal du racolage reprend, plus intense, plus oppressant. Je sers le poing dans ma poche – surtout ne pas en frapper un.

Impossible de flâner, et nous n’avons pas prévu d’aller bien loin ce soir. Nous choisissons donc un bar d’apparence correcte situé au 2ème étage d’un immeuble, commandons un whisky-coke et nous remettons de nos émotions.

Je ne sais pas ce que le Japon fait à Michael, mais il aura multiplié les idées lumineuses tout au long du séjour. Constatant que les verres sont peu chargés, sa réaction est en effet foudroyante de vitesse et d’acuité: prenons une bouteille, on a meilleur temps.

Respect.

Vu la difficulté que semble représenter notre commande, je déduis que ce n’est pas le genre de choses que les serveurs voient souvent. Tant mieux ma foi: on leur a bien dit qu’on était Suisses histoire de faire la promo de notre pays.

Nous sommes dans un de ces soirs si spéciaux mais si précieux que j’appelle bourrés sages. Vous savez, ces moments pendant lesquels plus vous buvez, plus le ton de la discussion se fait sérieux, profond et réfléchi.

Ca ne dure jamais très longtemps, mais c’est toujours merveilleux.

Et c’est merveilleux qu’après 10 ans passés à bourlinguer ensemble, nous soyons encore capables de jacasser comme des adolescentes en chaleur. Je les aime ces deux cons mine de rien, et être ici avec eux c’est comme bouffer de l’or en barres, parole.

La bouteille déclare forfait après un temps que je juge anormalement court. Je connais déjà la suite de la soirée: on a bu tellement vite qu’on se sent encore nets comme des limaces, mais dans moins d’une petite demie heure, on va se prendre toute la montée d’un coup.

Mieux vaut calmer le jeu si on veut être en forme demain. On va à l’Atom, propose Michael. Quand je vous disais qu’il aura été inspiré.

Nous nous retrouvons soudainement au bas d’une volée de marches, à l’entrée d’un bar. Je commence à perdre des fragments de la soirée, je le sais puisque le chemin qui nous a menés ici ne s’est pas imprimé dans mon cerveau. Nous entrons.

Je paie 3 whisky-coke, dont Michael parvient inexplicablement à faire doubler la dose sans verser un yen en plus. Serait-il devenu un surhomme depuis notre arrivée ici? Le whisky coule de ses doigts à la même vitesse que ses idées, ça va trop vite pour être vrai.

Le bar étant pourri au possible, nous cussons pratiquement nos verres et nous mettons en route vers l’Atom. Michael a récupéré une sorte de panneau publicitaire frappé du logo et du nom de la boîte, et il le brandit vaillamment devant les racoleurs en hurlant Atom! Atom!

Tel un Moïse complètement dévasté, il ouvre ainsi en deux la mer des blacks et de leurs bars à putes, puis nous guide jusqu’à un taxi par la seule puissance de ses beuglements d’Anglais. Nous sommes sains et saufs, grâce à lui.

Jack nous expliquera bien le lendemain qu’on était un peu trop agresses envers les blacks et que ça aurait facilement pu partir en baston, cela ne me rappelle absolument rien. Je m’en tiens donc à ma première version – en plus elle pète non?

Le taxi nous dépose près de la gare centrale de Shibuya. Nous savons vaguement où est l’Atom, mais nous sollicitons régulièrement de l’aide. Coup de bol, nous tombons sur un couple qui s’y rend et qui nous propose de le suivre – ou accepte que nous le fassions, quelle différence.

Nous arrivons donc devant cet Atom dont on m’a si souvent parlé, et dont j’ai à mon tour tant parlé aux autres. J’espère franchir le contrôle de sécurité sans encombre: si ça passe à l’entrée, la soirée devrait être sacrément mouvementée.

La piste s’ouvre soudainement devant nous. Tiens, j’ai encore zappé quelques séquences moi, mais ce qui compte c’est que je sois arrivé jusque là. Le son est colossal, et selon mes critères. Colossal, à l’image des éclairages et de la faune qui occupe le floor.

J’ai l’impression d’être à Psysneyland Tokyo tellement je me sens le regard enfantin.

Dès qu’on entre dans la salle, le bar à droite. A gauche, au-delà de la zone occupée par les tables et les chaises, se trouve le floor. Sur celui-ci, les gens sont si déchaînés qu’ils semblent avoir abandonné leur corps au rythme et s’en remettre aux instructions des DJs.

Ca bouge, ça crie, ça saute et ça rit, ça explose de toutes parts, comme une gigantesque réaction en chaîne au sein de laquelle le moindre mouvement chez l’un déclenche l’hystérie chez l’autre.

Moi qui suis normalement aspiré par le son dans ce genre de situations, je suis ce soir aussi attentif à mon environnement immédiat que mes facultés mentales me le permettent sur le moment: fermer les yeux sur des nanas pareilles relèverait simplement de l’hérésie.

Ca a peut-être l’air vulgaire, mais c’est ainsi: moi qui peinais déjà à décrire les Japonaises en général, je n’essaierai même pas de parler de celles qui se trouvent à l’Atom. Combat perdu d’avance.

Pourtant – croyez-le ou pas ça vous regarde, ce n’est pas le matage  lourd et lubrique que vous avez sûrement à l’esprit. Du désir, bien sûr qu’il y en a un peu face à une telle beauté, mais bien moins que de l’émerveillement et de l’admiration.

Arrivé à un niveau pareil, on en vient à ne plus désirer qu’une chose: graver ces images dans sa mémoire, en enregistrer chaque détail, pour faire en sorte que même après le retour au pays, cette certitude conserve sa solidité et sa valeur.

Il existe bien, quelque part, un endroit dans lequel l’être humain a pu s’affranchir de sa nature, atteignant ainsi un état de perfection extérieure que l’on croyait jusque là inaccessible: la clubeuse tokyoite.

Ca n’exclura jamais la possibilité qu’elles soient connes comme des lampes,  j’en suis bien conscient. Il n’empêche,  ça m’aura presque redonné foi en l’avenir du monde cette histoire. Bref.

Ce n’est que le lendemain que Jack me rappellera les deux danseuses à couper le souffle ayant fait leur apparition, ainsi que les nombreux whisky-coke ayant insidieusement emprunté le chemin de tous leurs prédécesseurs tombés depuis l’apéro.

Je ne revois que le départ de l’Atom, une portion de retour en taxi et une séparation devant le McDo de Roppongi. Michael et Jack ont faim, moi pas, je les laisse donc à leur appétit pour regagner l’hôtel. Seul.

Parmi mes lecteurs, je n’estime qu’à 2 ou 3 ceux qui peuvent pleinement apprécier l’horreur de la situation. Il faut en effet m’avoir fréquenté pendant bien des soirées pour savoir qu’avec moi, il y a une erreur que l’on ne doit jamais commettre.

Me laisser seul et ivre mort dans une ville étrangère, avec la mission de retrouver un endroit dont je n’ai découvert l’emplacement que le jour même. Ne faites jamais ça.

Bon, après avoir bien fait monter la tension, ça me fait mal d’admettre que tout s’est bien passé et que j’ai regagné l’hôtel sans problème. Mieux même, j’ai bloqué une porte automatique avec mon briquet pour que les autres puissent rentrer même sans avoir la carte magnétique.

Le réveil quelques heures plus tard est étonnamment aisé, du moins de mon côté. Pas spécialement de gueule de bois, et j’ai presque l’impression d’être reposé. Ce n’est en revanche clairement pas le cas de mes deux compères qui semblent pouvoir nous quitter d’un moment à l’autre.

Nous allons manger au Hard Rock Café – on sature de plus en plus avec la bouffe locale. Michael est si mal qu’il rentre dormir, alors que Jack et moi relevons l’audacieux défi d’aller visiter Nakano Broadway, une gigantesque galerie marchande qui semble constituer une bonne occupation dans  notre état.

Le trajet en métro est éprouvant et requiert toute notre concentration en raison de ses nombreux changements de ligne. Nous sommes ensuite à deux doigts de louper la galerie mais finissons néanmoins par atteindre notre objectif.

On trouve vraiment de tout là-dedans, y compris d’innombrables boutiques vendant des milliers d’objets en lien avec le monde des mangas, boutiques dans lesquelles je finirai par effectuer une série d’achats compulsifs pour un montant proche de 100′00 yen.

Nous allons retrouver Michael à l’hôtel, y commandons des pizza et nous achetons chacun une fiole de Red Label pour l’apéro. Vu le cauchemar que représente la rue, nous avons décidé de nous mettre la race dans la chambre et de bouger directement à l’Atom ensuite.

Ca vaut ce que ça vaut je sais, mais c’est assez en accord avec notre style, il faut l’admettre.

Au moment de partir, nous concoctons une dernière bouteille de whisky-coke et prenons un taxi jusqu’à Shibuya. Michael est le seul à se rappeler de l’emplacement de l’Atom, auquel il nous conduit sans la moindre hésitation.

Arrivant moins bourré que la veille, je découvre de nombreux détails qui m’avaient échappé: la superficialité de la fouille, la rangée de casiers à longer, même l’ascenseur qui permet de circuler entre les différents étages. Nous allons au 5ème, comme la veille.

La soirée se déroule de manière très semblable à la précédente: musique déjantée, verres à répétition, Japonais hauts en couleurs, Shibuya girls à en oublier son nom, le tout sans fil conducteur.

Une nouvelle de ces soirées diapos, comme je les appelle – une succession d’images fixes. Un phénomène que je n’éprouve jamais en étant chéper. Ce constat ne m’avance à rien mais il m’est venu comme ça.

Le lendemain, après un réveil tardif, nous allons visiter le quartier d’Akihabara, réputé pour ses innombrables magasins d’électronique et de mangas. Il paraît que de nuit, la surenchère d’éclairages et de néons lumineux relègue aux oubliettes n’importe quel autre quartier du Japon.

Le temps d’une demie heure échappant à l’intellect humain dans un maid café – je n’expliquerai pas, ce genre de trucs ne peut que se vivre de l’intérieur, nous regagnons l’hôtel avec soulagement. Nous sommes pris de fous rires déments témoignant de l’horreur que nous avons vécue.

Il nous faudra encore ressortir acheter les billets de train qui nous permettront de gagner l’aéroport de Narita le lendemain. Nous mangeons ensuite dans la chambre, conscients que notre périple touche à sa fin et donc assez peu loquaces.

Michael se couche à 21h30, Jack et moi lisons en buvant – il est encore trop tôt pour se sevrer. Nous nous levons à 4h30 demain, mais le sommeil tarde à venir.

C’est qu’on n’a pas franchement envie de rentrer.

Nous éteignons la lumière peu avant minuit et nous préparons mentalement à ces deux pénibles réalités: nous allons quitter le Japon, et il nous faudra 24 heures de trajet pour regagner la Suisse.

Akihabara