A notre réveil au matin du mercredi 28, nous faisons en sorte d’être rapidement opérationnels afin d’arriver à Tokyo avant midi. Aucune raison précise à cela, c’est juste un objectif comme un autre.
Nous logeons cette fois dans le quartier de Roppongi, l’autre quartier vraiment chaud de la ville. Même si Shibuya lui a volé la vedette il y a déjà quelques années, il s’agit encore d’une fourmilière débridée – retour inopiné de calembour pourri inside – et très densément peuplée.
Il nous faut un certain temps depuis la gare pour trouver notre hôtel, le Villa Fontaine. Un hôtel de grand standing situé dans le quartier chic de Roppongi Hills.
Les nuits ne sont pas données mais nous l’avons précisément choisi pour finir le séjour en beauté, et un peu aussi parce qu’on savait en réservant qu’on serait vite gavés par les J-Hoppers.
Fidèles à notre habitude, nous arrivons trop tôt pour le check-in. Qu’est-ce qu’ils ont à nous faire poireauter à chaque fois jusqu’à 15h? Du coup je ne vois vraiment pas l’intérêt de foutre les gens dehors à 11h le matin de leur départ, mais passons.
Nous en profitons pour aller manger au restaurant situé juste à côté. Bouffe indienne, je ne suis pas fan mais ça a le mérite d’être inédit. Nous allons ensuite nous balader dans le quartier.
La seule chose proche de nous que recommande le Routard est la Mori Tower, building impressionnant truffé de magasins et d’animation paraît-il. La tour a de la gueule, aucun doute là-dessus, mais le reste ne nous emballe pas plus que ça.
Peut-être parce que la quasi totalité des magasins est composée de boutiques de fringues féminines, salons de beauté et autres salons de coiffure. Peut-être.
Nous allons donc marcher sans but précis dans les rues, prenant la température, apprivoisant le quartier, frémissant sous la beauté céleste de nos anges tokyoites enfin retrouvés et savourant sans modération notre plaisir d’être revenus dans la fournaise de la capitale.
Nous repassons prendre possession de la chambre: confortable à souhait et équipée d’un frigo, d’une télé et d’un ordinateur avec accès Internet gratuit. Gros point négatif en revanche: pas de service de chambre – tant pis pour notre singe mort.
Le temps d’une douche et d’un rapide apéro, nous sortons une nouvelle fois chercher de quoi nous sustenter, sans savoir dans quel piège à loup nous nous apprêtons à mettre le pied.
La grande rue à Roppongi, la plus animée et la plus fournie donc, a une caractéristique assez particulière: tous les 10 mètres environ, on tombe sur un black – parfois un groupe – qui essaie de nous emmener dans un bar à putes.
Shinjuku en 10 fois pire.
Très sincèrement, nous avons failli devenir tarés. Au début on répond gentiment, puis on s’impatiente, et les derniers on les envoie presque chier à coups d’insultes avant qu’ils aient pu esquisser un pas vers nous.
Crise de nerfs garantie si on y reste trop longtemps.
C’est donc presque pour nous échapper que nous optons rapidement pour un restaurant italien. Hélas, à peine rassasiés et redescendus dans la rue, le grand bal du racolage reprend, plus intense, plus oppressant. Je sers le poing dans ma poche – surtout ne pas en frapper un.
Impossible de flâner, et nous n’avons pas prévu d’aller bien loin ce soir. Nous choisissons donc un bar d’apparence correcte situé au 2ème étage d’un immeuble, commandons un whisky-coke et nous remettons de nos émotions.
Je ne sais pas ce que le Japon fait à Michael, mais il aura multiplié les idées lumineuses tout au long du séjour. Constatant que les verres sont peu chargés, sa réaction est en effet foudroyante de vitesse et d’acuité: prenons une bouteille, on a meilleur temps.
Respect.
Vu la difficulté que semble représenter notre commande, je déduis que ce n’est pas le genre de choses que les serveurs voient souvent. Tant mieux ma foi: on leur a bien dit qu’on était Suisses histoire de faire la promo de notre pays.
Nous sommes dans un de ces soirs si spéciaux mais si précieux que j’appelle bourrés sages. Vous savez, ces moments pendant lesquels plus vous buvez, plus le ton de la discussion se fait sérieux, profond et réfléchi.
Ca ne dure jamais très longtemps, mais c’est toujours merveilleux.
Et c’est merveilleux qu’après 10 ans passés à bourlinguer ensemble, nous soyons encore capables de jacasser comme des adolescentes en chaleur. Je les aime ces deux cons mine de rien, et être ici avec eux c’est comme bouffer de l’or en barres, parole.
La bouteille déclare forfait après un temps que je juge anormalement court. Je connais déjà la suite de la soirée: on a bu tellement vite qu’on se sent encore nets comme des limaces, mais dans moins d’une petite demie heure, on va se prendre toute la montée d’un coup.
Mieux vaut calmer le jeu si on veut être en forme demain. On va à l’Atom, propose Michael. Quand je vous disais qu’il aura été inspiré.
Nous nous retrouvons soudainement au bas d’une volée de marches, à l’entrée d’un bar. Je commence à perdre des fragments de la soirée, je le sais puisque le chemin qui nous a menés ici ne s’est pas imprimé dans mon cerveau. Nous entrons.
Je paie 3 whisky-coke, dont Michael parvient inexplicablement à faire doubler la dose sans verser un yen en plus. Serait-il devenu un surhomme depuis notre arrivée ici? Le whisky coule de ses doigts à la même vitesse que ses idées, ça va trop vite pour être vrai.
Le bar étant pourri au possible, nous cussons pratiquement nos verres et nous mettons en route vers l’Atom. Michael a récupéré une sorte de panneau publicitaire frappé du logo et du nom de la boîte, et il le brandit vaillamment devant les racoleurs en hurlant Atom! Atom!
Tel un Moïse complètement dévasté, il ouvre ainsi en deux la mer des blacks et de leurs bars à putes, puis nous guide jusqu’à un taxi par la seule puissance de ses beuglements d’Anglais. Nous sommes sains et saufs, grâce à lui.
Jack nous expliquera bien le lendemain qu’on était un peu trop agresses envers les blacks et que ça aurait facilement pu partir en baston, cela ne me rappelle absolument rien. Je m’en tiens donc à ma première version – en plus elle pète non?
Le taxi nous dépose près de la gare centrale de Shibuya. Nous savons vaguement où est l’Atom, mais nous sollicitons régulièrement de l’aide. Coup de bol, nous tombons sur un couple qui s’y rend et qui nous propose de le suivre – ou accepte que nous le fassions, quelle différence.
Nous arrivons donc devant cet Atom dont on m’a si souvent parlé, et dont j’ai à mon tour tant parlé aux autres. J’espère franchir le contrôle de sécurité sans encombre: si ça passe à l’entrée, la soirée devrait être sacrément mouvementée.
La piste s’ouvre soudainement devant nous. Tiens, j’ai encore zappé quelques séquences moi, mais ce qui compte c’est que je sois arrivé jusque là. Le son est colossal, et selon mes critères. Colossal, à l’image des éclairages et de la faune qui occupe le floor.
J’ai l’impression d’être à Psysneyland Tokyo tellement je me sens le regard enfantin.
Dès qu’on entre dans la salle, le bar à droite. A gauche, au-delà de la zone occupée par les tables et les chaises, se trouve le floor. Sur celui-ci, les gens sont si déchaînés qu’ils semblent avoir abandonné leur corps au rythme et s’en remettre aux instructions des DJs.
Ca bouge, ça crie, ça saute et ça rit, ça explose de toutes parts, comme une gigantesque réaction en chaîne au sein de laquelle le moindre mouvement chez l’un déclenche l’hystérie chez l’autre.
Moi qui suis normalement aspiré par le son dans ce genre de situations, je suis ce soir aussi attentif à mon environnement immédiat que mes facultés mentales me le permettent sur le moment: fermer les yeux sur des nanas pareilles relèverait simplement de l’hérésie.
Ca a peut-être l’air vulgaire, mais c’est ainsi: moi qui peinais déjà à décrire les Japonaises en général, je n’essaierai même pas de parler de celles qui se trouvent à l’Atom. Combat perdu d’avance.
Pourtant – croyez-le ou pas ça vous regarde, ce n’est pas le matage lourd et lubrique que vous avez sûrement à l’esprit. Du désir, bien sûr qu’il y en a un peu face à une telle beauté, mais bien moins que de l’émerveillement et de l’admiration.
Arrivé à un niveau pareil, on en vient à ne plus désirer qu’une chose: graver ces images dans sa mémoire, en enregistrer chaque détail, pour faire en sorte que même après le retour au pays, cette certitude conserve sa solidité et sa valeur.
Il existe bien, quelque part, un endroit dans lequel l’être humain a pu s’affranchir de sa nature, atteignant ainsi un état de perfection extérieure que l’on croyait jusque là inaccessible: la clubeuse tokyoite.
Ca n’exclura jamais la possibilité qu’elles soient connes comme des lampes, j’en suis bien conscient. Il n’empêche, ça m’aura presque redonné foi en l’avenir du monde cette histoire. Bref.
Ce n’est que le lendemain que Jack me rappellera les deux danseuses à couper le souffle ayant fait leur apparition, ainsi que les nombreux whisky-coke ayant insidieusement emprunté le chemin de tous leurs prédécesseurs tombés depuis l’apéro.
Je ne revois que le départ de l’Atom, une portion de retour en taxi et une séparation devant le McDo de Roppongi. Michael et Jack ont faim, moi pas, je les laisse donc à leur appétit pour regagner l’hôtel. Seul.
Parmi mes lecteurs, je n’estime qu’à 2 ou 3 ceux qui peuvent pleinement apprécier l’horreur de la situation. Il faut en effet m’avoir fréquenté pendant bien des soirées pour savoir qu’avec moi, il y a une erreur que l’on ne doit jamais commettre.
Me laisser seul et ivre mort dans une ville étrangère, avec la mission de retrouver un endroit dont je n’ai découvert l’emplacement que le jour même. Ne faites jamais ça.
Bon, après avoir bien fait monter la tension, ça me fait mal d’admettre que tout s’est bien passé et que j’ai regagné l’hôtel sans problème. Mieux même, j’ai bloqué une porte automatique avec mon briquet pour que les autres puissent rentrer même sans avoir la carte magnétique.
Le réveil quelques heures plus tard est étonnamment aisé, du moins de mon côté. Pas spécialement de gueule de bois, et j’ai presque l’impression d’être reposé. Ce n’est en revanche clairement pas le cas de mes deux compères qui semblent pouvoir nous quitter d’un moment à l’autre.
Nous allons manger au Hard Rock Café – on sature de plus en plus avec la bouffe locale. Michael est si mal qu’il rentre dormir, alors que Jack et moi relevons l’audacieux défi d’aller visiter Nakano Broadway, une gigantesque galerie marchande qui semble constituer une bonne occupation dans notre état.
Le trajet en métro est éprouvant et requiert toute notre concentration en raison de ses nombreux changements de ligne. Nous sommes ensuite à deux doigts de louper la galerie mais finissons néanmoins par atteindre notre objectif.
On trouve vraiment de tout là-dedans, y compris d’innombrables boutiques vendant des milliers d’objets en lien avec le monde des mangas, boutiques dans lesquelles je finirai par effectuer une série d’achats compulsifs pour un montant proche de 100′00 yen.
Nous allons retrouver Michael à l’hôtel, y commandons des pizza et nous achetons chacun une fiole de Red Label pour l’apéro. Vu le cauchemar que représente la rue, nous avons décidé de nous mettre la race dans la chambre et de bouger directement à l’Atom ensuite.
Ca vaut ce que ça vaut je sais, mais c’est assez en accord avec notre style, il faut l’admettre.
Au moment de partir, nous concoctons une dernière bouteille de whisky-coke et prenons un taxi jusqu’à Shibuya. Michael est le seul à se rappeler de l’emplacement de l’Atom, auquel il nous conduit sans la moindre hésitation.
Arrivant moins bourré que la veille, je découvre de nombreux détails qui m’avaient échappé: la superficialité de la fouille, la rangée de casiers à longer, même l’ascenseur qui permet de circuler entre les différents étages. Nous allons au 5ème, comme la veille.
La soirée se déroule de manière très semblable à la précédente: musique déjantée, verres à répétition, Japonais hauts en couleurs, Shibuya girls à en oublier son nom, le tout sans fil conducteur.
Une nouvelle de ces soirées diapos, comme je les appelle – une succession d’images fixes. Un phénomène que je n’éprouve jamais en étant chéper. Ce constat ne m’avance à rien mais il m’est venu comme ça.
Le lendemain, après un réveil tardif, nous allons visiter le quartier d’Akihabara, réputé pour ses innombrables magasins d’électronique et de mangas. Il paraît que de nuit, la surenchère d’éclairages et de néons lumineux relègue aux oubliettes n’importe quel autre quartier du Japon.
Le temps d’une demie heure échappant à l’intellect humain dans un maid café – je n’expliquerai pas, ce genre de trucs ne peut que se vivre de l’intérieur, nous regagnons l’hôtel avec soulagement. Nous sommes pris de fous rires déments témoignant de l’horreur que nous avons vécue.
Il nous faudra encore ressortir acheter les billets de train qui nous permettront de gagner l’aéroport de Narita le lendemain. Nous mangeons ensuite dans la chambre, conscients que notre périple touche à sa fin et donc assez peu loquaces.
Michael se couche à 21h30, Jack et moi lisons en buvant – il est encore trop tôt pour se sevrer. Nous nous levons à 4h30 demain, mais le sommeil tarde à venir.
C’est qu’on n’a pas franchement envie de rentrer.
Nous éteignons la lumière peu avant minuit et nous préparons mentalement à ces deux pénibles réalités: nous allons quitter le Japon, et il nous faudra 24 heures de trajet pour regagner la Suisse.
Akihabara